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Femmes ou démons

mercredi 5 juillet 2017, par Webmaître

« Commères, trompeuses, simulatrices, libidineuses », telles sont les femmes de tous âges, vues par un homme d’église du xiiie siècle qui colporte et rapporte les traditions de son temps. Son nom est Etienne de Bourbon.
Ces propos sont-ils anachroniques ? Pas tant que cela. Le vocabulaire a changé. La psychiatrei, les experts auprès des tribunaux ont pris le relais dans une langue nouvelle. Le sens demeure

 de Valérie Massignon

Ce texte est extrait de la revue Sorcières, n°22, Ed. Garance. Réédition, Conscience de, « Femme féminin », décembre 1989

 

Ton univers ne produit pas d’image mais la durée de ta mort.
Jean-Louis Schaefer

 

 

« Commères, trompeuses, simulatrices, libidineuses », telles sont les femmes de tous âges, vues par un homme d’église du xiiie siècle qui colporte et rapporte les traditions de son temps. Son nom est Etienne de Bourbon.

Ce prédicateur et inquisiteur de I’ordre de Saint Dominique a composé, vers 1270, un recueil d’exempla qui rassemble toutes sortes d’histoires glanées dans les livres des Anciens et des Pères, ou bien plus simplement des bruits, des légendes, des faits divers entendus ou vus dans les paroisses où il se rendait en mission.[1]

Le prédicateur redistribuait ces histoires dans des sermons, après les avoir remodelées insidieusement, afin d’en faire des exemples moralisa­teurs. C’est à cette époque que s’organise un nouveau mouvement de vulgarisation et de normalisation chrétiennes, aux mains des ordres mendiants, qui manient admirablement les rouages psychologiques de la communication de masse.

Ce recueil témoigne donc des idées et des conduites des masses de l’époque mais aussi d’un discours répressif sur celles-ci.

Femmes et illusions

Dans ce traité les femmes pèchent essentiellement par orgueil et luxure, qu’elles personnifient dans les enluminures, sur les vitraux et les chapiteaux. On les retrouve dans ce traité, le vieux fond misogyne traditionnel sur la mauvaise langue et la libido des femmes. « La langue des femmes est pire que la menace d’une tempête »[2]. Les femmes ne tiennent pas leur langue, contredisent et querellent impunément leurs maris qui s’empressent de les corriger et de les ridiculiser.

C’est à cause de leur sexe que les femmes sont maléfiques, démoniaques et bestiales. La sainte est celle qui oublie son corps de femme. La femme maudite le cultive avec des artifices, comme les perruques, les fards, les biJoux, les souliers à talons, les robes à queue[3].

Les masques séduisants de la femme recouvrent un corps, au fond épouvantable. Le désir immerge I’homme dans un abîme. La femme est un cauchemar où l’homme plonge.

Parce qu’elle « masque » et « déforme » alors son corps pour valoriser sa féminité, la femme est diabolique. « C’est faire injure à Dieu que de modifier sa forme naturelle qui est à l’image et à la ressemblance de Dieu »[4].

Les ornements du visage sont les plus répréhensibles parce qu’ils cachent l’identité de la femme, la rendent méconnaissable, comme celle-ci qui avait une tête de jour, de nuit, d’intérieur et d’extérieur[5].

Les vieilles femmes qui cherchent à se rajeunir, à récupérer leur féminité, sont les plus diaboliques, les plus trompeuses. C’est à elles que Ies exemples s’attaquent surtout. Ainsi, un jour à Pans, dans une procession, un bourgeois remarque une femme aux cheveux d’or, il se dit que cette fille doit être très belle, et que son mari a bien de la chance ; il se décide a la rejoindre et horreur ! Que voit-il en face de lui ? ... Sa femme qui était vieille et dure et qui avait mis une perruque. Il la traite alors de singe.

Ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres, aussi comiques et méchants, contre les vieilles[6].

L’image de la vieille est encore plus facilement dégoûtante pour Ies hommes ; mais surtout elle renforce la diabolisation de la femme, comme étant Ie comble de la dissemblance.

En effet, le diable joue aussi des apparences : « Il prend les formes et Ies manières de tout Ie monde », des rois, des chevaliers, des paysans, des dames et demoiselles, des saints et de la Vierge. On le surnomme « Mille Artifex ». « Le diable se joue des hommes. Il Ies tentent par I’intermédiaire de la force imaginative ou fantastique, afin de faire apparaître aux hommes les choses et les êtres sous d’autres aspects que les leurs par des métamorphoses »[7]. Le diable déforme, et il est difforme. Comme lui la femme fait illusion, lorsqu’elle se rend dissemblante. Comme elle, le diable tente libidineusement.

On voit donc ici qu’entre la femme et le diable se croise un réseau de significations, reliant le corps, l’image, la forme, l’apparence, l’illusion et le phantasme, tout à fait définies par les théologiens. Le mal et la subversion sont du côté de l’imaginaire, d’images imaginées, de corps illusoires.

Les monstres n’atteignent pas cette limite, car ils sont naturels, voulus par Dieu, conformes.

Les vieilles qui se fardent sont pareilles aux masques des jongleurs, à des « larves »[8]. Suivant le sens antique, elles offrent donc « l’image des morts revenant sous forme de spectres parmi les vivants, pour les tourmenter ». Le terme romain désigne aussi « les masques de théâtre grotesques et les possédés ». Ces deux sens sont passés en langue romane, avec deux connotations supplémentaires de sorcière et vision délirante. On verra l’exemple d’une vieille femme possédée, un strige, dont l’exorcisme consiste a la démasquer... Ce terme de larve clôt le concept de la femme et produit celui de la sorcière.

Femmes et sorcières : les vieilles

Parce que la « sorcière » déploie les forces de sa parole et celles de son corps, elle existe virtuellement dans toute femme ; ceci, dans l’esprit du XIIIe siècle. Toute femme est une sorcière en puissance. C’est une idée épouvantable pour les gens du xiiie siècle qu’a exaltée Michelet.

Mais au XIIIe siècle, celle qui sera la « sorcière » n’a pas encore de nom, de profession proprement établis. Identifiée dès la fin du XIVe siècle, et mieux encore par le Malleus Maleficarum de 1484, elle est à partir de là isolée et persécutée. Le phénomène de la sorcellerie n’est pas vu comme aux siècles suivants. L’Inquisition, en effet, poursuit violemment les hérétiques mas non les sorcières et les sacrilèges. Elles sont épargnées par le concile de Valence de 1248. Elles sont mentionnées la première fois dans un manuel d’inquisiteur, celui de Bernard Gui, en 1307. Etienne de Bourbon témoigne de cette tolérance à l’égard de celles qui agissent comme des sorcières ou y croient ; il les considère, en général, comme des survivances païennes, des « superstitions » propres au simples, aux rustres et aux femmes. Dans ce recueil d’exempla, on voit juxtaposées l’image folklorique de la « sorcière » et sa négation par la culture savante. Au xiiie siècle, l’Église anéantit ce personnage, non en le tuant - ce qui confirme sa réalité - mais en le déniant comme étant une « illusion diabolique », une « erreur », un « phantasme ». Et c’est là un mode de pensée propre à l’époque.

D’abord comment est-elle désignée ? Quelle femme est-ce et que fait-elle ? Il s’agit le plus souvent d’une femme qualifiée de devine, maléfique, ou douée de sortilèges[9]. Il n’y a pas de terme fixe. Elle correspond en majorité à une vieille femme.

La vieille, par l’intermédiaire du diable ou non, agit ou en mal sur la maternité et le couple, et a mort, à la demande des femmes. Elle intervient donc sur les trois moments biologiques déterminants d’une société, la naissance, l’amour, la mort. Elle opère le plus souvent sur la sexualité, alors qu’elle-même en est dépossédée par sa vieillesse ; elle a donc besoin d’une relais : le diable ; et pour cela, qu’elle soit utile et maléfique, elle est dénoncée[10].

Ces vieilles exercent une contre-pouvoir et pratiquent une contre-culture, à base physique et gestuelle, rivalisant avec les prêtres qui règlent autrement les mêmes besoins, les mêmes désirs et les mêmes peurs. Il y a deux façons de réagir, adoptées par Etienne de Bourbon, qui reviennent toujours à nier. Ou, comme ci-dessus, démontrer que c’est le diable qui agit subversivement et épouvantablement. Ou prouver soit par des arguments bassement matériels parfois ou hautement psychologiques et théologiques que les pouvoirs de la vieille sont nuls, tenant à des supercheries ou des illusions[11].

Les théologiens médiévaux, Saint Augustin, les rédacteurs du Canon Episcopi, Saint Thomas s’interrogent constamment sur les phénomènes illusoires et réalistes, engendrés par le Diable, « avec la permission de Dieu » ; ils divergent entre les deux solutions[12]. Le Malleus Maleficarum de 1484, à l’encontre du Canon Episcopi, certifiera la réalité du pouvoir de métamorphose des sorcières.

On voit bien, avec ce recueil d’Exempla, que le xiiie siècle pense autrement le phénomène.

Une strige

Nous avons pris un exemple particulier pour étudier le fonctionnement d’une croyance « populaire » à la « sorcière » et voir comment les hommes d’Église démontent et déplacent cette croyance.

Voilà cette histoire qu’Etienne de Bourbon a entendue et qui raconte comment un village de Basse Bretagne a vécu une histoire de sorcière ou plutôt de strige.

« Il arriva qu’une femme perdit ses deux enfants au terme de leur première année. Des femmes lui dirent que c’était à cause des striges, qui buvaient leur sang. Elle les crut et leur dit que pour son troisième enfant, elle veillerait toute la nuit de son anniversaire en posant au-dessus de son berceau un couvercle en fer qui servait à recouvrir la marmite dans l’âtre ; ainsi lorsque la strige viendrait, son visage serait marqué au fer rouge, et le lendemain matin on la reconnaîtrait.

Vers minuit, elle vit rentrer par la porte, pourtant fermée, une vieille femme : sa voisine, à cheval sur un loup, qui s’approchait du berceau de l’enfant. La mère, faisant semblant de dormir, saisit le fer et la marqua au visage ; la vieille partit alors à grands cris.

Le lendemain matin, la mère se plaignit auprès des voisins et des baillis qu’elle avait convoqués. Ils se rendirent chez la vieille ; la porte était fermée et on ne leur ouvrait pas ; ils la défoncèrent et enlevèrent la vieille qui avait la joue brûlée. La marque de fer prouvait que le crime dont elle était accusée était véritablement fondé.

La vieille nia tout en disant qu’elle n’était pas consciente de ce crime.

L’évêque qui l’écoutait et qui connaissait sa conscience adjura le démon qui s’était fait l’agent de ce fait.

Alors le démon se métamorphosant en semblance de vieille femme décolla du visage de la vieille une pellicule brûlée et se l’appliqua. Il manifesta ainsi sa fraude, cause de toute cette histoire. »

Cette histoire imbrique une légende et un fait divers. Quel en est le sens ? Elle montre une superstition et sa récupération par l’Église. Le récit situe nettement la disposition des rapports sociaux d’un village, mis en jeu par la mort d’enfants et produisant une strige. Il se déroule en cinq séquences où se produisent, à chaque fois, des face à face typiques de la sociologie de la sorcière ? Au début, l’affaire de ces morts prématurées provoque un face à face de femmes, celui d’une mère face à d’autres commères qui la conseillent sur son nourrisson. Il s’agit d’abord d’une affaire de croyance de « bonnes femmes » superstitieuses.

Le deuxième face à face, au sens propre du mot, a lieu entre la mère et la vieille. La mère la marque au visage, comme dans une ordalie, pour reconnaître et trouver la coupable ? C’est le premier moment de la vengeance, celle de la mère contre une vieille voisine, qui sert souvent de « bouc émissaire ». Le terme coïncide justement avec une sorcière.

Dans un troisième temps, la communauté villageoise et les autorités civiles et ecclésiastiques affrontent la vieille femme. Il s’agit d’un crime public qui attente à la reproduction démographique du village. Ce face à face préfigure les procès de sorcellerie des siècles suivants[13] .

Le quatrième face à face est celui de l’Évêque et de la vieille, qu’il exorcise en public. Ce tête à tête est typique du XIIIe siècle car il aboutit à la négation de la sorcière - ici « inconsciente » et involontaire - et à la diabolisation de cette vieille femme .

Le dernier tête à tête est le plus spectaculaire. C’est celui de la vieille et de son double diabolique, qui aliène la surface brûlée de son visage et se l’appose. Le diable démasque la vieille.

A travers ces diverses séquences, la forme de la strige évolue. On passe de la strige à une vieille femme à cheval sur un loup, puis à la vieille voisine et ensuite à une forme diabolique.

Par l’hétérogénéité de ses attributs, « la strige » associe des formes et combine des significations culturellement distinctes. Elle évoque à la fois les vampires, les fantômes, les revenants, les fées et les sorcières ; on peut probablement se référer à ces formes folkloriques qui sont très riches en Basse Bretagne[14] .

 

Cette juxtaposition ou cet amalgame de formes mérite réflexion. D’une forme légendaire, fantastique et païenne, conçue comme telle dans l’Antiquité et au Moyen Âge, on passe à une figure réelle et sociale, une vieille voisine, puis en troisième lieu à une forme surnaturelle mais chrétienne : le diable. Ici apparaît le travail mental de la croyance et de l’idéologie des gens du xiiie siècle. Et c’est cela qui nous intéresse.

Ces diverses formes ont des attributs en commun : celui de la qualité aérienne, celui de la duplicité ou de I’hybridité, celui de la vieillesse, celui du meurtre. Leur analyse permet alors d’interpréter la fonction de la strige.

Une forme aérienne

Ovide, dans Les Fastes, définit les striges comme des oiseaux voraces à la tête énorme, aux yeux fixes, au bec aiguisé pour la rapine : « Leurs plumes sont blanches et leurs serres crochues. On dit qu’ils déchirent, avec leurs becs, les entrailles qui ne se sont pas encore nourries de lait et qu’ils aiment à s’enivrer de sang. On les nomme striges à cause du cri strident dont ils épouvantent la nuit. Ces oiseaux, soit qu’ils se reproduisent entre eux, soit qu’un charme puissant les crée, doit qu’on ne doive y voir que des vieilles femmes métamorphosées par un chant marse, viennent s’abattre sur le berceau de Proca ».

Dans le récit de l’exemplum, on retrouve le caractère sanguinaire et l’idée de vieille femme, mais sous une autre forme, à cheval sur un loup.

La strige, sous forme d’oiseau, est connue au Moyen Age. Isidore de Séville, au vie siècle, l’a définie comme un « oiseau nocturne tirant son nom de sa voix stridente et s’en nourrit ».

Une forme féminine

Les sorcières antiques, comme Dipsas, Pamphile, ou Médée volent la nuit comme les striges. Ou même, elles peuvent se métamorphoser en oiseau de nuit et de proie, comme Pamphile[15] mais celles-ci ne sont pas de vieilles femmes mais des femmes fatales par leur puissance érotique.

Au Moyen Age, l’association de la strige et de la sorcière fonctionne. Le vol de nuit est le propre des « bonnes dames », compagnes de Diane et Hérodiade. De nombreux décrets ecclésiastiques s’en prennent « aux fols esprits » qui croient aux striges et aux lamies. On en retrouve la définition traditionnelle dans Gervais de Tilbury[16]. « On dit que ce sont des femmes qui pénètrent dans les maisons la nuit et enlèvent les enfants de leur berceau. »

Une forme de la mort

Les striges évoquent également d’autres formes de démons aériens et féminins, d’origine antique, passés dans les bestiaires médiévaux, comme les Kers, les Lamies, les Sirénes, ou les Erynies, qui représentent l’âme des morts[17].

Gervais de Tilbury rapporte que les striges sont aussi « des larves, des images et des figures fantastiques des morts... des illusions d’hommes ».

Larve, strige, ou vieille femme possédée ; leur sens se renvoient de l’un à l’autre. Toutes ces formes sont aériennes et, par la, démoniaques. L’air appartient aux démons dans la cosmologie médiévale. Pour Saint Augustin, « les striges sont des démons qui investissent les corps aériens des âmes qui ont mal mérité ». Les âmes damnées errent dans les chasses fantastiques.

La croyance aux revenants est particulièrement vivace en Bretagne Armoricaine où les Ames des Morts reviennent la nuit, sous leur forme habituelle, comme des doubles[18].

Les âmes pécheresses s’incorporent dans des animaux, chats, loups-garous et oiseaux ; et elles tracassent les vivants[19].

On constate assez d’analogies entre la vieille femme à cheval sur un loup et les revenants. La mère neutralise la strige au moyen d’un fer, comme on le pratiquait en Bretagne à l’égard des revenants.

Une forme bestiale

Ces divers démons, comme les striges, les sirènes ou les lamies apparentés à des sorcières, sont comparables par leur voix stridente ou charmante et leur semi-bestialité.

La sirène au Moyen Age est vue, comme dans l’Antiquité, comme une femme-oiseau armée d’ailes et d’ongles avec lesquels elle lacère les hommes après les avoir endormis de sa voix charmante. Elle est vue aussi comme une femme-poisson, par confusion avec les Néréides et Scylla[20]. Elles symbolisent la femme fatale, l’instrument de perdition des hommes en même temps que leur rêve, I’agent du diable.

La sirène-poisson l’a emporté dans l’iconographie à partir du xiie et xiiie siècles et la sirène-oiseau a précisément évolué en vampire nocturne[21], doté d’ailes de chauve-souris[22].

Strige et sirène symbolisent les deux faces de la femme ensorceleuse, la face effrayante de la vieille, la face séduisante de la jeune femme[23].

Certes la strige du récit est une vieille à cheval sur un loup, entrée sans ouvrir la porte, par voie aérienne, comme les fées et les sorcières qui rentrent par Ies cheminées la nuit. La femme est associée, voire unie, à un loup avec lequel elle fait corps. Elle paraît alors comme une adjointe des forces sauvages, bestiales et nocturnes. On dit en Basse Bretagne que le diable a créé la nuit comme contrepartie du jour.

La forêt réunit les sorcières, les loups, les diables et les faunes, ainsi que les songes. C’est là qu’elles se rassemblent, qu’ils vivent ou qu’ils surviennent. C’est le lieu de retraite et de développement des forces subversives. C’est un lieu « primaire », dont le sens est encore plus clair par son analogie avec la matière[24]. La femme, par excellence, est renvoyée à ce lieu. Dominée par ses sens[25], elle ne peut qu’appartenir à ce monde subversif et imaginaire.

L’association du loup et de la femme renforce l’épouvante de la situation. Le loup est en effet l’animal le plus redouté quotidiennement. Il est. sans doute, plus signifiant que l’oiseau de proie et il l’emporte dans le folklore de la sorcellerie.

L’attribut signifiant de la strige, sa voracité, est aussi essentielle « au grand méchant loup », qu’à la mère ogresse.

Une forme meurtrière - la vieille, I’enfant et la mère -

La strige boit le sang du nourrisson.

La vieille veut tuer l’enfant, briser le lien maternel : la mère lui résiste. La strige consomme le corps de l’enfant ; la sirène celui des hommes[26]. Elles figurent deux binômes antithétiques, caractéristiques de la sorcellerie.

L’enfant est l’inverse et le complément de la vieillesse, de même l’homme de la femme. Dans la cosmologie médiévale, l’enfance et la vieillesse sont dénuées de sexualité : le binôme strige-nourrisson diffère donc de l’autre binôme, celui de l’homme et de la femme engagés par leur sexualité. Mélusine en est l’exemple type[27].

D’après Isidore de Séville, la vieillesse est issue de vétusté. Les vieux sont « débilités » et « refroidis » ; « leurs sens sont dégénérés ». Dans Imago Mundi, Honorius d’Autun compare les quatre éléments aux humeurs, aux âges et aux climats. Les vieux sont flegmatiques, froids et humides, comme l’eau. Inversement, les enfants sont caractérisés par la « vigueur » de leur sang, humide et chaud, comme l’air.

La vieille qui boit le sang de l’enfant se régénère. Elle absorbe l’âme de l’enfant, sa « psyché », dont le siège, d’après la Bible et les théologiens, est dans le sang. Mais la psyché est le principe de vie corporelle, commun à l’homme et à l’animal, distinct du principe de vie spirituelle, du souffle divin[28]. La régénération de la vieille est animale et renforce son caractère diabolique et féminin[29].

En tuant I’enfant, la vieille veut casser le lien maternel. Elle se venge, sur une mère, de sa stérilité, de la perte de sa féminité. C’est l’angoisse des vieilles femmes. Celles-ci se masquent aussi pour se rajeunir. Cette angoisse sexuelle fait de la vieille femme, la sorcière, la possédée. La strige figure alors le cauchemar des femmes, hantées par la perte de leur pouvoir de séduction, qui les constitue. C’est pourquoi, la strige est donnée comme une croyance de femmes.

Femmes et phantasme

Dans le village, la strige semble confondue avec la mort, au niveau de la croyance folklorique. La mère la combat comme un revenant et gagne. C’est aussi avec un pot retiré du feu qu’on éloigne les « cauquemares », disent les commères des Evangiles des Quenouilles[30]. A leur stade de superstition, les femmes combattent par des gestes.

Les hommes d’Église, comme l’évêque du récit, détournent cette croyance, d’abord en la combattant par des moyens d’une autre nature, par la parole et par l’esprit, et ensuite en faisant de ce double un diable. C’est une autre peur. En l’exorcisant, l’évêque libère la vieille femme de son double, investi par le diable. Le diable s’empare des gestes et des corps qui, toujours, le rappellent[31].

L’Eglise récupère ainsi la croyance folklorique et typiquement bretonne au double, en l’assimilant au diable. Ce dernier participe de l’une des deux natures de l’homme, sa nature extérieure, corporelle[32].

Le diable incarne l’inconscient de la vieille. Le mot est dans le texte. Il figure les instincts de mort qui gisent de façon latente dans la femme. Les femmes qui écoutaient l’histoire dans un sermon devaient sentir qu’elles étaient toutes menacées, qu’elles le veuillent ou non. Au fond, le diable chrétien symbolise le même cauchemar que la strige des mères bretonnes.

Les « physiciens » du Moyen Âge définissaient aussi les striges comme « des imaginations nocturnes qui agitent les âmes de ceux qui dorment et pèsent sur eux »[33].

Elles équivalent alors à la définition médiévale du K phantasme »` formulé à l’origine par Macrobe. Les « phantasmes » sont « des formes difformes ou des figures fantastiques qui assaillent les esprits perturbés »[34]. Les femmes extériorisent ce cauchemar. Les hommes d’Église en font un diable intériorisé à la femme. Alors tout change. La strige a deux sens.

Les hommes d’Église du xiiie siècle psychanalysent la sorcière ; ils la dénient en tant que telle. Ils la vident, à l’opposé des siècles suivants. La sorcière est « l’inconscient » des femmes et aussi leur « fantasme ». Les démasquer, les déposséder, pour conjurer leur féminité, est-ce l’« urgence »[35]des hommes !

L’esprit des femmes projette la sorcière. Croire et rêver de la sorcière, c’est le moyen de ces femmes pour conjurer leur angoisse sexuelle, la perte et l’oubli de leur corps.

 Valérie Massignon


[1] - Lecoy de la Marche, Anecdotes historiques, légendes et apologues tires du recueil inédit d’Etienne de Bourbon, Pans, 1877.

[2] - Ex. 236.

[3] - Ex. 280, 281, 282.

[4] - Ex. 279.

[5] - Ex. 275.

[6] - Ex. 273.

[7] - Ex. 233, 366.

[8] - Ex. 279.

[9] - Ex. 237, 238, 357, 358, 361.

[10] - Ex 361 : Deux jeunes femmes consultent une vieille devine pour avoir l’une un amant, I’autre un enfant. La vieille adjure le diable qui apparaît « comme une ombre terrifiante ». Les deux femmes sont alors épouvantées et s’enfuient sans attendre.

[11] - Ex. 97 et 368 : un prêtre démontre à une vieille dame qui disait faire partie des « bonnes dames » accompagnant Diane et Hérodiade la nuit, et rentrant à l’intérieur des maisons sans ouvrir la porte, qu’elle se fait des « illusions ». Pour le lui prouver, il l’enferme à clef et lui demande de sortir. Elle échoue.

[12] - Cf. J.C. Baroja, Les sorcières et le monde, l972.

[13] - J. Delumeau, La peur en Occident, PBP, 1978.

[14] - A. Le Braz, La légende de la mort en Bretagne, 1928.

[15] - Apulée, l’âne d’or. Cf. Baroja, Les sorcières et leur monde.

[16] - Gervais de Tilbury, Otia Imperialia, ed. Liebrecht, 1856.

[17] - Voir Daremberg et Saglio, Dictionnaires des Antiquités grecques et romaines. Les Kers sont les âmes divinisées des défunts avides de sang, comme la Nekya de l’Iliade (XVIII, 535), pareille à un vampire.

[18] - C’est l’Anaon. Voir A. Le Braz, gendes de la mort, 1928.

[19] - Van Gennep, Manuel de folklore français contemporain, 1937-1972.

[20] - E. Fara, La queue de poisson des sirènes, in Romania, 1953.

[21] - E. Male, L’art religieux du Xlle siècle, 1928.

[22] - J. Baltrusaitis, Le Moyen Âge fantastique, 1960.

[23] - Le folklore de Mélusine combine les deux aspects. « L’homme qui a épousé une femme vampire » est un conte dérivé du conte type, T. 449, celui de Mélusine. Cf. Delarue, Le conte populaire français, T.3, p. 120.

[24] - Silva signifie matière en latin.

[25] - Isidore de Séville, Etymologies, Migne, Patrologie latine, T. 82. C’était un manuel de base au XIIe et XIIIe siècles.

[26] - Les deux confèrent la mort par leur bouche, par leur cri strident et leur voracité, ou par leur voix charmante.

[27] - J. Le Goff, Mélusine maternelle et défricheuse, Hymne pour un autre Moyen Age, 1979.

[28] - Cf. Dictionnaire de spiritualité catholique, Ame.

[29] - En Bretagne, on craignait particulièrement les fées qui enlevaient les enfants et parfois les échangeaient avec les leurs, afin de régénérer leur race maudite. Les fées ont été assimilées aux sorcières, par la christianisation, à l’origine protectrice des nouveau-nés invoqués par les celtes, elles ont été dégradées en sorcières. Cf. A. Maury, Les fées au Moyen Age, 1843.

[30] - J. Delumeau, La peur en Occident, 1978.

[31] - Peut-on relier cette image du double à celle que les miroirs renvoyaient à la jeune femme luxurieuse et à la sorcière ? Le miroir est. en effet, leur attribut typique.

[32] - « Homo duplex, interior et exterior ; interior est anima ; exterior est corpus »

[33] - Gervais de Tilbury, op. cit.

[34] -Jean de Salisbury, Polycraticus, P.L. Livre II, col. (ét. Il précise que le cauchemar est comme le fantasme).

[35] - Dans le texte, le diable démasque la vieille (décolle sa peau brûlée du visage), sous la pression de l’évêque qui « l’urge ».