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Résilience – notion réconfortante

samedi 29 juillet 2017, par Maurel (Olivier)

La notion de résilience fait florès et elle constitue une support commode pour banaliser et minimiser les conséquences d’abus sexuels commis sur les enfants. L’usage qu’en fait le monde francophone de la psychologie est très éloigné de l’acception donnée à cette notion dans les pays anglo-saxons.
Prenant son vécu, au demeurant fort honorable, pour universel, Boris Cyrulnik nous en donne à voir une sorte de cauter qui rend le sujet victime plus fort, plus résistant...
Vive les héros ! Et merci aux prédateurs pédocriminels qui nous fabriquent des enfants solides.


À l’occasion de la sortie du dernier livre de Cyrulnik, on parle beaucoup actuellement de résilience. Ce mot, remis à la mode il y a quelques années, désigne le fait qu’un bon nombre d’enfants maltraités s’en sortent bien et ne reproduisent pas sur leurs propres enfants ce qu’ils ont eux-mêmes subi.


Ce phénomène tient au fait que si un enfant maltraité a à ses côtés ou rencontré une personne qui lui témoigne affection, respect, compréhension, il peut effectivement garder, malgré ses blessures, l’essentiel de son intégrité. C’est la raison pour laquelle Alice Miller insiste beaucoup sur la présence décisive, auprès des enfants, de témoins compatissants et lucides.


Mais où le discours sur la résilience est beaucoup plus discutable c’est lorsqu’il tend à affirmer qu’il n’existe pas ou très peu de transmission intergénérationnelle de la violence et qu’il s’agirait même d’un mythe (Cf. Cyrulnik : « C’est plus difficile, bien sûr, d’avoir eu une enfance fracassée mais c’est loin de la tragédie transgénérationnelle que notre discours social récite actuellement. » (p.18) ou un article du dernier numéro des Cahiers de la réconciliation que je signalais dans un des précédents messages et qui parle, lui de « mythe intergénérationnel »).


On s’appuie, pour prouver cela, non pas sur des études rétrospectives (constater, par exemple, que des délinquants ont tous été des enfants maltraités) mais sur des études dites prospectives (suivre sur des années un groupe d’enfants maltraités pour voir ce qu’ils deviennent et s’ils reproduisent ce qu’ils ont subi). C’est dans ce second cas que l’on s’aperçoit que beaucoup d’enfants maltraités s’en sortent.


Or, il y a là deux erreurs de raisonnement.


1) Ceux qui tiennent ce discours, y compris Boris Cyrulnik, généralisent en fait à la violence éducative ce qui n’est vrai que de la maltraitance reconnue comme telle.
La violence infligée aux enfants est comme un iceberg. Sa partie émergée, c’est la maltraitance reconnue, montrée du doigt, dénoncée aux services sociaux et à la justice. Mais cette maltraitance n’est qu’une petite partie (le sommet de l’iceberg) de la violence faite aux enfants. Les neuf autres dixièmes de l’iceberg, c’est la violence éducative ordinaire qui, elle, est parfaitement admise, tolérée, voire conseillée. Et qui d’ailleurs alimente en permanence la partie émergée, sans qu’on fasse le rapport entre les deux. Des études ont prouvé que la majorité des cas de maltraitance commencent sous la forme de violence « éducative ».
Pour ce qui est de la maltraitance reconnue, il est certain que les enfants qui la subissent ont des chances de rencontrer des amis, des voisins, des assistants sociaux ou des juges qui leur font comprendre que ce qu’ils subissent est inacceptable. Ce qui fait qu’ils courent beaucoup moins de risques de le reproduire.
Mais pour ce qui est de la violence éducative, dans la mesure où elle est largement admise, un enfant frappé a peu de chances de rencontrer au bon moment, c’est-à-dire dans son enfance quelqu’un qui lui dise que ce qu’il subit est inadmissible, qu’il s’agisse, chez nous, de gifles ou de fessées, ou, en Afrique, de la bastonnade. Et dans ce cas, la transmission intergénérationnelle fonctionne à plein. Si 90% des enfants d’une génération sont frappés, 90% des enfants de la génération suivante seront aussi frappés. C’est ce qui se produit depuis des millénaires et il faut être aveugle, ou plutôt avoir été rendu aveugle, pour le nier !


2) D’autre part, il est étonnant que des scientifiques n’aient pas prêté attention au fait que quand des individus sont suivis sur des années ou des dizaines d’années dans le cadre d’études prospectives et qu’on les interroge sur leur comportement, il est évident qu’on les aide à prendre conscience de ce qui leur est arrivé et à réagir contre. C’est l’enquête elle-même qui modifie la réalité étudiée.


 


Il y a donc lieu de craindre que le discours optimiste sur la résilience et le succès qu’il rencontre dans les médias ne soient qu’un nouvel avatar de la tendance à justifier les parents, tendance universellement acquise sous leurs coups (cf. le syndrome de Stockholm). Une nouvelle manière, après bien d’autres, de dire, sans vérifier de près la rigueur du raisonnement « Mais non ! les gifles et les fessées, ce n’est pas si terrible ! La plupart des gens s’en sortent très bien ! D’ailleurs, la transmission intergénérationnelle, ça n’existe pas ; c’est un mythe ! Et puis, les épreuves de la vie, ça rend les gens plus fort ! » (Cyrulnik : « Le traumatisé est biologiquement mieux préparé au stress comme un champion entraîné à répondre aux épreuves. » (Un Merveilleux malheur, p. 179) « Le blessé a acquis désormais une manière de sentir le monde et d’y répondre. Meurtri lors de son enfance, il acquiert, comme un champion, un mode de réaction. » (id.) !)


D’après : Cyrulnik Boris, « Un merveilleux malheur » et « La Résilience ou comment renaître de sa souffrance ? »