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  Les croyances et la liberté

 

 

Leïla Zouggari

 

« La pensée n’est qu’un cumul de mémoires de notre passé, du passé de l’humanité et même du passé de l’univers […] Le savoir est une répétition du déjà connu une protection illusoire contre la fugacité du temps. Un voile qui empêche l’accès à la connaissance authentique. »
J. Krishnamurti

 

 

 

 

L’Occident, en bon héritier d’Aristote et de la trilogie du postulat de la pensée,[1] de Descartes et de Newton ne conçoit la réferencialité qu’en terme de dualité, c’est ainsi qu’il oppose la vie à la mort, le spirituel au matériel, l’amour à la haine… La liste est aussi longue que la conceptualisation qui définit par antinomie, ainsi : « Il n’y a pas d’amour sans haine, réversible jusqu’au fait divers de la passion jalouse »[2]. Aussi, la conception de non-dualité inspire-t-elle peu de chercheurs en sciences humaines enfermés dans l’ethnocentrisme de la philosophie occidentale. C’était, d’ailleurs, la raison pour laquelle on comprenait mal la pensée orientale et que l’éveil à son savoir vivre et penser date de moins d’un siècle. Pour l’occidental reniant la fusion, il demeure que, seul, l’homme capable de séparer son corps de son esprit peut faire progresser sa raison.

 

Cette conception de la scission ne pouvait qu’être entérinée par le Pouvoir de tout bord. En effet, c’est par le biais de cette faille que les leaders assoient leur hégémonie. Sinon, comment peut-on assujettir les hommes assujettir les hommes si chacun avait le divin en soi ? Ce serait certainement ôter, aux religieux et aux politiques le pouvoir du verbe façonneur d’images, cet instrument efficace de conditionnement et de coercition pour tous les suiveurs. Le monde moutonnier ou la standardisation de la culture n’aurait plus d’impact car l’outil de nivellement aurait perdu son effet. Mais, l’effacement des individualités n’a-t-il pas été à l’origine du démantèlement du colosse de l’Est ?

 

Cependant, il existe une conception médiane de la connaissance comme le souligne si bien le Coran : « On a fait de vous une communauté médiane. », dans tous les sens de l’Unité et de la Mesure.[3] C’est ainsi que le soufi fait appel Al Aql – la raison – et Al qalb – le cœur ou le spirituel – pour atteindre la connaissance. C’est ainsi que surgit la corrélation entre l’individu et la société : le socius façonne-t-il l’individualité ou l’individualité influe-t-elle sur le socius ? Seul celui qui pourrait savoir où commence l’individualité et où elle finit pourrait répondre. La physique quantique a trouvé la réponse, il n’y a pas de division, il n y a que complémentarité et la physique des particules atteste de la psyché des protons et si on sait qu’« Il n’y a pas dans l’anatomie du système nerveux de quoi rendre compte de la profondeur et de la richesse inépuisables du plus humble fait spirituel »[4], nous ne devons concéder que la fragmentation de l’être est source de souffrance car elle engendre des conflits internes. Peut-être une connaissance de soi saurait-elle élargir la conscience et permettrait-elle une meilleure compréhension de soi et du monde pour atteindre l’indépendance.

 

Voyons ce concept si cher à tous les humains « La Liberté, c'est Houria ! ce cri d'agonie du guerrier mort, libéré des contraintes de sa cuirasse »[5]… En effet, que de guerres, de conflits, de martyrs au nom de « La Houria »… Et que de discours quand ce sont les Autres qui l’ont spoliée. Mais qu’en est-il si nous sommes notre propre victime et notre propre bourreau ? Et combien sommes-nous prompts à nous révolter contre les autres chaque fois que nous avons la moindre impression du plus infime empiétement sur notre indépendance ! Et combien sommes-nous habiles, nous qui avons quelques connaissances de la terminologie, à crier « Projection ! » quand nous nous surprenons en plein transfert sur les autres. Certes, nous avons appris à occulter notre en-soi pour être “confortablement” installés avec les autres dans l’habitus et le conditionnement. Mais, cette non écoute de soi mène au non respect de soi et des autres car celui qui n’a pas d’estime pour lui-même ne peut l’offrir aux autres. Avec quelle rapidité nous assénons aux autres ce qui nous paraît comme leurs quatre vérités ! Sommes nous aussi habiles à exprimer nos sensations et nos sentiments?

 

Ce viol de soi et cette oppression de sa propre réalité ne peut que resurgir comme violence sur les autres, et la violence à moult visages et ce n’est pas notre propos. La gageure, donc, consisterait à reconquérir cette liberté si paradoxale en apparence mais si unifiante en réalité ; s’affranchir et apprendre à devenir soi tout en se socialisant, se libérer tout en exprimant ses besoins d’amour et d’attention et s’attacher sans interdépendance maladive. Comment donc renaître à soi sans se couper des autres ? Comment abolir la division en remodelant ses croyances et en repensant ses convictions dans la relativité du temps et la multiplicité de l’espace ?

1.               Le conditionnement ou la fermeture de la conscience

Les individus ordinaires sont souvent enfermés dans le socius et soumis aux conditionnement familiaux ; une pseudo-identité qu’ils n’ont jamais osé questionnée ou expérimentée. Ils sont fragmentés entre un ego façonné par l’habitus, cette matrice de représentation et d’action, et leur être profond et véridique. Ils ne voient la réalité qu’à travers ce voile et leur pensée et une redite de généralités telle que “les femmes sont ceci… les hommes sont cela... On doit… On ne doit pas… c’est Vrai… c’est faux…”. Certes, penser comme tout le monde permet “le confort” de l’intégration sociale car ces hommes sont très attentifs au qu’en dira-t-on, paraître leur suffit pour être. Cependant, ce genre d’individu emprisonne une partie de lui-même, son être réel; peut-être emprisonne-t-il aussi ses propres démons. Mais ne vaut-il pas mieux mettre ses démons en face pour mieux les affronter ?(ib.4) Certains individus auront des flashs existentiels qui leur permettront quelques étincelles d’éveil et qui leur donneront conscience de leurs conflits internes et de leur raison de souffrir parfois. Mais iront-ils jamais jusqu’à l’unité en soi ?

Le cheminement intérieur qui permet une vision plurielle unifiante de l’altérité et de soi requiert une persévérance beaucoup plus profonde que des instants de malaise. Au fait, ces étincelles de frustrations et de colère face aux comportements des autres et face à des situations inhabituelles perturbent car c’est une émergence de l’intériorité qui déstabilise la coquille de l’ego. « Ces identifications avec le rôle social constituent d’ailleurs une source abondante de névrose […] L’homme qui dans la vie sociale se présente comme « l’homme fort », « l’homme de fer » est bien souvent dans la vie privée, en face de ses sentiments et ses états d’âme comme un enfant. La discipline qu’il affiche – et qu’il exige des autres – se trouve, sur le plan privé, honteusement et caricaturalement contredite et bafouée. »[6]

Tel ce grand chercheur qui s’attardait à discuter sur le perron de l’université alors que sa femme l’attendait dans leur voiture depuis plus d’une demi heure. A son collègue qui le lui faisait remarquer il rétorqua : « Une femme, mon ami, doit attendre ! » Et il continua son discours sur l’anima et l’animus…

Hélas ! On n’apprend pas à intégrer avec fierté son identité sexuelle par le mépris de l’autre sexe car c’est une mystification de la confrontation à soi. Aucun être vivant n’est tout à fait mâle ni tout à fait femelle comme le prouve la biologie, en « Dolly » et comme l’atteste la psychanalyse. L’identité psychologique résulte d’une subtile alchimie de l’anima et de l’animus, unique en chaque individu. Mais c’est un autre chapitre qui s’ajoute à la problématique de la scission.

2.               La mémoire ou le moteur de l’action

Un monde de convictions, d’opinions, de croyances s’agitent en nous ; nos actes et paroles sont dirigés par notre mémoire. Notre vie entière est déjà conditionnée ce qui ne laisse aucune place à la liberté du choix encore moins à « l’émerveillement » ; cette source de la création. En effet, cette masse de mémoires biologique, psychologique, sociale et culturelle est si ancrée dans nos profondeurs qu’il serait vain de vouloir la cerner par n’importe quelle voie analytique ou mystique. L’être humain avant de se singulariser, sera façonné par les différents rôles qu’il subit, les différentes représentations collectives, les institutions et les fonctions collectives sans oublier l’inconscient collectif.

 

Cette toile de fond, souvent inconsciente, n’est jamais une simple banque de données ou un crédit d’hypothèses auquel on peut avoir recours pour affronter la réalité du vécu. Au contraire, elle se substitut à la réalité dans une répétition du « déjà vécu ». Les croyances les plus conscientes sont un sévère filtre qui élimine efficacement tout ce qui n’est pas en accord avec notre ego. Et avec quelle violence nous défendons ce patrimoine ! Telle cette femme qui jette à la figure de son mari « …. tous les hommes sont des égoïstes ! » Elle ne fait que relater consciemment l’une de ses anciennes et douloureuses expériences comme elle réitère tout un inconscient collectif … Et c’est l’ouverture des hostilités et au compagnon de riposter si ce n’est pas lui qui l’avait déjà provoquée « ….les femmes n’ont pas de jugeote ! »

Et c’est la guerre des croyances !

Chacun d’eux oublie qu’il est devant un individu unique et non en face d’une réincarnation de la mémoire collective. L’opportunité de s’ouvrir au nouveau et de connaître l’autre sera occultée en faveur de « ce qu’on dit » et au détriment de « ce qui existe », la réalité. Certes, penser à travers des lieux communs procure la sécurité du déjà connu et renforce le système de défense contre l’étranger mais voilera à jamais la découverte et la création : la Connaissance cette vraie source de la vie. Mais « Connaître n’est pas savoir, le savoir est fait de cumulations, de conclusions, de formules, mais connaître est un mouvement constant, un mouvement qui ne comporte aucun centre, qui est sans commencement et sans fin ». ‘Con’ le préfixe de connaissance a le sens d’avec ; une pluralité et une non-séparabilité de sentiments, d’émotions, de pensées et de toute la multiplicité de la réalité.

 

Beaucoup de cultures à tendance occidentale condamnent l’expression ouverte des besoins ; il est inconvenant de demander de l’attention et encore moins de déclarer ses sentiments sans être sûr qu’il y aura écho. Et c’est dans le but de défendre cette sacro-sainte Liberté qu’on fait taire ses émotions car la dépendance à une personne aimée ou estimée est considérée comme le signe d’un manque de caractère et une faiblesse psychologique. Cette conviction sera plus ou moins renforcée par l’imaginaire et le social dans un amalgame spécifique à chaque individu. Le moindre fait en accord avec nos croyances même s’il est isolé viendra les renforcer comme une preuve rationnelle de leur véracité.

 

Certes, le besoin de prendre des distances de vivre sa solitude même en couple est une nécessité vitale pour faire le silence en soi et vider le trop plein afin de mieux se recevoir et recevoir l’Autre ; le divin en soi et dans l’altérité. Cependant le refus de l’affection est tout autre. Le cas de Jacques un jeune cadre si affable et doux en société et si attentionné au début d’une relation, devient cassant et à la limite de la violence verbale chaque fois qu’il sent un ascendant affectif sur lui. Rose, sa nouvelle amie pour qui il avait dépensé beaucoup de disponibilité afin de l’attirer, doit maintenant se brûler le cerveau pour décoder les subterfuges de Jacques afin de répondre à ses besoins lui exprimant affection et intérêt. Maintenant que Rose connaît le répertoire savant des ruses de Jacques et qu’elle peut le combler, celui-ci, non seulement, ne peut exprimer son bien-être et encore moins sa reconnaissance par peur de mettre à nue sa vulnérabilité et donner plus d’ascendant à son amie, mais, il riposte par du mépris, une manière lâche de rompre… S’il n’est pas déjà parti à la conquête d’une autre ou à défaut a usé de son ancien agenda pour rappeler une ancienne amie ce qui devrait mettre fin à sa relation avec Rose.

 

La rupture est l’action la plus saine pour éviter des rapports sado-masochistes et refuser l’acceptation inconditionnelle qui est du domaine du thérapeute dans l’approche de ce que C. Rogers nomme Client–Centred Therapy. Même une mère peut avoir des réactions de refus face au mépris de son enfant adolescent. Et, c’est une attitude juste d’un bon éducateur pour enseigner la gestion du relationnel et de l’affectif ; la voie réelle de la liberté intérieure. En effet, ce n’est que dans l’adversité réelle ou potentielle que les êtres apprennent à s’assumer et à s’approprier leur en soi. Jacques comme tous les individus de son type – qu’il soit homme ou femme, répéteront inlassablement ce même schéma dans tous ses détails. Et même s’ils rencontrent des partenaires indépendants et accomplis, ils s’obstineront à les voir avec les yeux de leur croyance. Et dans un cercle vicieux ils cumuleront les échecs qui les dévaloriseront, en s’emmurant dans un sentiment d’emprisonnement.

 

Certains individus chercheraient, à s’étourdir dans une poursuite de la satisfaction des désirs et ils s’adonneront aux jeux, ou à l’alcool, pour ne citer que ces deux exemples du large éventail des valeurs de l’oubli. Dans cette descente vertigineuse vers les abîmes jusqu’à la folie ou le delirium tremens, ils réaliseraient la sécabilité de leur être. Le piège des désirs est inextricable car il est une chaîne à grandeur croissante et comme dit la sage soufi « l’homme libre a peu de besoin et n’a pas de désir »[7]. Et « L’innocence existe, la vérité n’a pas de chemin. On peut devenir autre, changer immédiatement n’est pas utopie, est-ce que vraiment le temps existe si la division n’existe plus entre les hommes et en soi-même ? » [8]

3.               La liberté ou le compromis

On ne peut aborder la conception de la liberté sans évoquer l’autarcie, cette autodépendance qui consiste à « aimer soi-même », à « être sa propre mère »… à s’auto-suffire. Cette philosophie ne peut se réaliser que dans le retranchement et l’isolement qui permet d’éviter le contact avec autrui. Mais n’est-ce pas là, la preuve que l’être humain n’a pu adhérer aux valeurs du groupe ? Nous parlons, bien sûr, de la marginalisation et non de l’exclusion. Cette démarche s’avère infructueuse même dans la conception tolérante du soufisme qui considère l’amour comme un don et non un besoin et le seul besoin dans les relations humaines est l’estime et la reconnaissance d’exister.

 

L’auto-suggestion peut être génératrice de réalité comme le confirme principe du placebo médical qui guérit et provoque des malaises réelles. Le fétichisme qui s’apparente à lui à des effets tangibles, grâce à la conviction de celui qui le porte ou l’utilise. Dans la conception spirituelle comme dans celle de la physique des particules, il y a corrélation cosmique qui confirme non seulement la télépathie et l’action à distance mais aussi le principe du mana ou de « la Baraka » – en langage de chez moi, qui a été à l’origine de guérisons miraculeuses attestées médicalement et que tout le rationnel du monde ne peut expliquer. Mais comme tout ce qui est soumis à la volonté humaine, l’imposture de mana a souvent le visage de Faust, et exploite les désirs et les peurs humains comme telle « Cette amulette va faire revenir ma femme » ou « si tu ne donnes pas cette somme la punition divine t’accablera ». Les croyances sont une source de manipulations des masses dont usent et abusent les leaders politique, religieux ou autres et c’est avec nos croyances que nous fabriquons nos propres idoles.

 

C’est ainsi que certains courants béhavioristes recourent à l’autosuggestion pour créer le détachement[9]. Dans cette approche l’individu se convainc que la situation de son malaise n’existe plus ou qu’il n’a plus aucun besoin d’aimer, etc. Cette démarche a des résultats certains sur l’intellect mais elle n’atteint jamais le soi profond et elle crée encore, une fois de plus, la déconnectation entre l’être extérieur et l’être intérieur. Et il n’est plus à démontrer que la dualité est la vraie source de souffrance et que la liberté en soi est synonyme de lâcher-prise et d’abandon. Comme il n’y a pas de recette magique pour devenir indépendant ; l’indépendance, un des multiples aspects de l’identité n’est pas un acquis définitif. Elle est en Devenir et elle requiert un travail continu sur soi pour affronter subtilement le changement et vivre en paix avec soi et avec les autres.

 

Dire « tu » en blâmant et accusant est plus « aisé » que de dire « je » mais phonétiquement il n’y a aucune différence entre “tu” et “tue”. Et c’est ainsi qu’on tue les relations intimes car même quand on a tort, on refuse que les autres mettent le doigt dans la plaie de la honte et la réaction d’un individu ordinaire face à l’accusation est, sans doute aucun, la défense. Et on ne se défend que contre ses ennemis. Comme cette réplique que fait une femme à son mari qui s’est trompé d’accès sur le périphérique : « Pourtant je te l’ai dit mais tu ne fais jamais attention. », le message reçu d’animus à animus est « je suis le maître » intelligent qui dirige et « tu es l’esclave bête et borné » et la plus antique des guerres est réactualisé. « Ah ouais! Tu peux, toi qui est incapable de faire un simple créneau ! » Et Monsieur ne fait que rétablir l’ordre ancestral en soulignant la suprématie de la mâlitude. Si à l’oreille « tu es » et « tuez » sont similaires, certains adverbes comme toujours, souvent et jamais perpètrent le crime alors que la liberté en soi n’est jamais violence sur les autres.

 

Parmi nos croyances sournoises « la grande preuve d’amour, c’est quand l’Autre devine ce que je veux sans que j’en parle ». Même dans le cas ou les deux pôles appartiennent au même groupe social, chacun reste unique dans ses spécificités. Certes, avoir les mêmes référents culturels abrègent les explications verbales et réduit énormément le malentendu du non-verbal ce qui peut asseoir une communication authentique. Cependant « tu » ne peut se substituer à « je » comme l’inverse ne peut actualiser cette part d’indépendance inhérente à chaque individu. À chacun d’exister en exprimant « je suis…, je ressens, …,je voudrais, … tu es crucial (e) pour moi….etc. ». Sans doute, la phobie de la nudité est-elle prohibitrice, mais pourquoi l’accepter comme loi ? Et depuis quand une loi est-elle la justice ? Et qu’est ce que la justice ? N’ayons crainte de secouer en douceur le joug de soi en soi et de faire face à notre étincelle consciente pour aborde notre inconscient.

 

Comme toute liberté, la liberté en soi est en rapport avec l’altérité. Elle demande, donc, négociation et concession pour que s’installe un compromis équitable. Toute l’adaptation que requiert la gestion du relationnel à « se disposer à être simply genuine, simplement naturel, dans la relation avec l’autre, simple et pourtant prêt à suivre toute la subtilité des évolutions de sentiments et d’idées que l’expérience naissante et fraîche, au contact de l’autre, va mettre en marche ».[10] « Suivre la subtilité » ne peut avoir le sens d’hypocrisie ni de subterfuge car l’objectif visé est la complémentarité pour scinder les fragmentations qui sont la vraie source des souffrances. Donc, c’est le sens de l’ouverture en acceptant et convenant – dans le sens étymologique : venir avec – des sentiments de l‘autre tout en restant fidèle à soi.

 

Certes, ce n’est pas à l’école qu’on apprend cette ouverture à soi et que l’Islam nomme « le Grand Jihad » et qui n’a aucun sens de guerre même contre soi ; mais qui est un effort soutenu à l’ouverture intelligente. Non pas cette intelligence stratifiée de Piaget ou celle mesurable sur l’échelle de Binet et Simon et encore moins celle des surdoués de Rémy Chauvin, sans doute, habiles à saisir les rapports, à induire et à déduire mais, inhabiles à comprendre l’ineffable. L’ouverture sollicite l’intelligence du cœur en complément avec celle de l’esprit mais sans jugement ni évaluation. C’est elle qui permet d’affronter ces chaînes réelles tissées par l’imaginaire de tout un legs de valeurs conscientes et inconscientes. Il faut laisser vivre un sentiment comme le dit si bien Krishnamurti : « Si je suis en colère contre ma colère, je vais rester en colère ».[11] Il faut accueillir les émotions en soi et les laisser vivre jusqu’au silence complet. Et comme la nature a horreur du vide, l’amour s’installera. Et c’est dans cette unité des paradoxes – si paradoxe il y a – que naît la force en soi qui n’est tributaire ni du succès professionnel, ni de la réussite conjugale ou autre mais qui est de soi vers soi.

 

En somme, la dualité est un combat interne entre ce que nous sommes réellement et le façonnement des croyances quelles qu‘elles soient. Dans la quête de la liberté nous considérons l’altérité afin que l'amour ne se mue pas en joug, il faut apprendre que « donner » n'induit pas toujours « accepter » ni « redonner » et que l'éventualité « refuser » a les mêmes probabilités du large éventail des réactions humaines. Aimer est un subtil chemin d'unité ente deux entités où le choix reste la plus belle expression de la liberté pour chacun. L’ego conflictuel est un masque voilant la liberté d’être soi et c’est en scindant les deux extrémités de la pseudo-lumière de l’ego avec les ténèbres terrées au fond de nous que nous pourrons nous épanouir.

 

Certes, la réflexion sur les croyances reste insuffisante pour s’approprier l’en soi mais elle permet déjà de faire durer l’étincelle de l’éveil et d’entamer le changement et c’est un pas en avant dans l’exploration de soi car, comme dit Soljenitsyne : « En se taisant au sujet du mal, en l’enterrant si profondément en soi qu’aucun signe n’en paraît en surface, nous l’implantons pour de bon et nous faisons tout pour qu’il fructifie au centuple à l’avenir ». Les sentiments, qu’ils soient positifs ou négatifs, ne disparaissent pas par la répression, ils deviennent une vraie prison. Un enchevêtrement qui nous rend étranger aux autres et à nous mêmes en nous faisant agir contre ce que nous ressentons profondément. Et agir contre soi c’est perdre l’estime de soi et dépendre effectivement des autres.

 

Les individus accomplis, ne le sont pas une fois pour toutes, mais leur grandeur vient de leur capacité à se remettre en question. Ils sont aussi vulnérables et faillibles que quiconque mais ils ont la capacité de « laisser advenir », de « confronter » et de rebondir. Certes cette force demande un travail en profondeur ; ce que nous appelons un « pèlerinage vers le divin ». Autrement dit, cette exploration des abîmes de soi en quête de l’autre nous même, si lointain et si proche. Il suffit de faire le silence et d’arrêter la machine à cogiter pour faire le vide afin de rencontrer la lumière et l’amour et si on a la force et la persévérance, d’aller à la rencontre des démons et des ténèbres pour accéder à la non-séparabilité de l’être loin de tout apprêt du paraître. Et ce sont les multiples voies de la méditation ou l’éducation spirituelle, une éducation continue pour une identité en devenir.

Leïla Zouggari, Bern le 27 janvier20002

Bibliographie et notes



[1] – La trilogie référentielle de la pensée chez Aristote :

a – le principe d’identité ; A est A, le vrai est vrai, le faux est faux ;

b – le principe de contradiction : A n'est pas non-A : « rien ne peut à la fois être et ne pas être, une proposition ne peut être vraie et fausse en même temps ».

c – le principe du tiers exclu : il n'y a pas de milieu entre A et non-A : « tout doit ou bien être ou bien ne pas être :  une proposition est soit vraie, soit fausse ».

[2] – Catherine Clément in « Le Magazine littéraire », juillet-août 1994, p.21.

[3]Mesure : une traduction approchée de l’arabe qui n’a aucun rapport avec la réduction ou la parcimonie, c’est le sens de l’adaptation et de la régulation suivant les besoins et la demande.

[4] – Vladmir Jankélévitch, Henri Bergson, Paris, PUF, p. 80.

[5] – Illel Kieser Ibn ‘l Baz, Les tambours de la liberté, sur site.

[6] – C.G Jung, Dialectique du Moi et de l’Inconscient, pp. 150-151.

[7]Jawahir (les joyaux), en langue arabe de Cheikh Amed Tijani in manuscrits de la Bibliothèque Générale de Rabat N° 2425.

[8] – J. Krishnamurti, enregistrement d’une conférence diffusée à la radio, 14 Mai 1972.

[9] – Détachement a le sens de refroidissement des sentiments, indifférence voire mépris pour l’altérité ce qui diffère du sens qu’a ce mot en méditation.

[10] – A, de Peretti, Pensée et Vérité de Carl Rogers, Privat, Toulouse, 1974, p. 41.

[11] – J. Krishnamurti, Au Seuil du Silence, Saanen, Cathering Commite, Suisse, 1968, p. 203.

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