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Les juifs gardiens du temps
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Jacques Halbronn

 

 

 

 

Un des principes de notre recherche anthropologique a toujours �t� de faire ressortir une fonctionnalit� derri�re les clivages socioculturels et autres, ce qui va � l�encontre de l�approche actuelle tendant � en estomper la port�e, m�me lorsqu�il s�agit d�une diff�rence aussi flagrante que la sexuation (cf. notre texte en ligne, sur ce site, sur l�Utopie F�ministe). En ce qui concerne les Juifs, nous avons voulu mod�liser, dialectiser, axialiser leur place dans le monde, en prenant le probl�me de diverses mani�res, jusqu�� ce que nous parvenions aux r�sultats que nous soumettons � pr�sent.

En fait, ce qui nous a longtemps emp�ch� de progresser dans notre r�flexion, c�est ce qu�on pourrait appeler un tabou, selon lequel il serait inconcevable que les hommes ne pensent pas de la m�me mani�re, ce qui pourrait en effet sembler �tre le paroxysme du racisme. C�est d�ailleurs � cette m�me conclusion que nous �tions parvenu concernant la diff�rence entre l�homme et la femme, � savoir que nous ne percevons pas n�cessairement le monde pareillement.

Et il ne s�agit pas l� d�une simple consid�ration d�ordre culturel, ce serait d�un ordre plus profond, matriciel. C�est dans le milieu astrologique que ces approches diff�rentes ressortent de la fa�on la plus frappante. Qu�on en juge, voil� justement des personnes partageant le m�me bagage intellectuel, disposant des m�mes techniques, du m�me r�f�rentiel et cependant qui ne per�oivent pas � l�identique le rapport de l�Homme aux astres, qui n�ont pas la m�me philosophie de l�astrologie. C�est bien qu�il y a quelque chose de plus radical qui s�pare les astrologues les uns et les autres.

Expliquons-nous, il y a ceux qui pensent que l�astrologie a d�abord � traiter du caract�re, � assigner une appartenance � un type zodiacal, plan�taire, ce que nous appellerons le d�coupage de l�espace social. Et puis il y a ceux qui soutiennent que l�astrologie est avant tout pr�dictive, qu�elle doit nous aider � conna�tre et � pr�parer l�avenir. Le d�bat est souvent rendu confus par le fait que, comme disent certains, le caract�re forge un destin mais c�est bien l� une fa�on subtile de subordonner le destin, qui est le temps, � une appartenance de nature caract�rologique.

Dialogue de sourds, il nous a longtemps sembl� jusqu�au jour o� nous nous sommes dit que peut �tre chaque protagoniste percevait autrement: en ce qui nous concernait, nous avions tendance � n�gliger tout l�attirail astrologique diff�renciateur, jusqu�� ne pas nous soucier du signe ou du th�me, comme si c��tait bien secondaire et en face de nous, on expliquait doctement et avec la m�me conviction que pr�voir, c�est � dire annoncer le changement, �tait vanit� des vanit�s!

Or, cette controverse qui semble interne au milieu astrologique nous concerne tous, en r�alit� car les astrologues ne font qu�exprimer le ressenti de tout un chacun et d�ailleurs ne sont gu�re mieux lotis que les non astrologues, ce qui signifie que chaque astrologue apporte � l�astrologie son propre potentiel, le plus souvent plus qu�il ne re�oit d�elle.

Si l�on analyse les r�actions face aux �v�nements du 11 septembre, on s�aper�oit � quel point l�humanit� est sous le choc d�un �v�nement non pr�vu et non annonc�; or les astrologues n�ont gu�re �t� plus avanc�s, en la circonstance, que le commun des mortels. CQFD.

Dans mes discussions avec certains astrologues, comme le Fran�ais Patrice Guinard (n� en 1957), nous avions vraiment l�impression que nous avions une repr�sentation incompatible de l�astrologie. Lui, d�origine chr�tienne, ne cessait d�insister, dans son �Manifeste� (http://cura.free.fr), sur l�aptitude des humains � penser la multiplicit�, fondement des typologies astrologiques de toutes sortes et parall�lement il ironisait sur la pr�tention des astrologues � pr�voir comme si, en fait, il avait le sentiment que les choses ne changeaient pas, absorb� qu�il �tait par les clivages socioprofessionnels et autres qui �taient une r�alit� beaucoup plus concr�te et incontournable. A l�inverse, nous, d�origine juive, nous ne voulions m�me plus entendre parler du th�me natal, soutenions que l�on pouvait faire de l�astrologie avec un seul et unique cycle plan�taire que l�on pouvait diviser en phases alors que notre ami affirmait que l�astrologie devait faire son beurre de la totalit� des plan�tes du syst�me solaire.

A la fin, le d�bat nous fit songer � celui opposant monoth�isme et polyth�isme et nous nous sentions farouchement monoplan�tariste et contempteur des polyplan�taristes. Mais tout se passait comme si nous �tions monoth�iste dans l��me, alors que jusque l� notre int�r�t pour la question du dieu unique �tait rest� des plus ti�des. Car, en effet, il nous semblait que l�on pouvait transposer le d�bat th�ologique en un d�bat astrologique et qu�alors la pol�mique retrouvait une dimension beaucoup plus concr�te.

D�sormais, il nous apparaissait que le fondement du monoth�isme �tait la conviction qu�un seul dieu suffisait pour faire fonctionner le monde et cela �tait vrai si l�on pensait en terme de temporalit�. Et en face, il y avait ceux qui �taient, tout autant persuad�s, qu�il fallait plusieurs dieux-plan�tes pour conf�rer � chaque caste son totem, avec toutes les combinatoires qui pouvaient en d�couler.

Deux astrologies face � face mais que le syncr�tisme avait rapproch�es artificiellement pour ne plus faire qu�un seul corps de doctrine. Il importait de refaire appara�tre la ligne de clivage entre ces deux sensibilit�s, l�une spatiale, l�autre temporelle, ce qui recouvre d�ailleurs la diff�rence entre astrologie individuelle et astrologie �mondiale�, c�est � dire s�int�ressant au collectif.

Ne pouvait-on en conclure que chaque astrologue devait se limiter au champ qui lui �tait le plus familier, qui trouvait le plus d��cho en lui-m�me? Car, quand bien m�me utiliserait-il telle ou telle technique pour acc�der � une dimension qui lui �tait �trang�re, il n�y aurait pas de miracle, il ne pourrait apporter que ce qu�il avait en lui-m�me. Mieux valait travailler, au bout du compte, en �quipe, chacun se sp�cialisant dans ce qu�il percevait le plus instinctivement, le plus naturellement.

Si l�on ajoute que dans le milieu astrologique, il y a tr�s peu de juifs, en comparaison avec d�autres cr�neaux, on ne sera pas surpris des m�diocres succ�s pr�dictionnels et de la tendance g�n�rale � privil�gier, de fa�on parfois obsessionnelle et caricaturale, les diff�rences individuelles, c�est � dire spatiales, horizontales par rapport aux diff�rences de g�n�ration, de phase, soit verticales.

Et en ce qui nous concernait, nous astrologue juif, nous �tions en porte � faux avec notre plan�te unique qui nous suffisait � structurer le temps et � conf�rer � chaque phase une sp�cificit� que la plupart des astrologues tendaient � brouiller en multipliant les cycles � l�infini. Autrement dit, trop de cycles tuent le cycle.

Et � partir d�une telle prise de conscience, l�id�e nous vint que juifs et chr�tiens, au sens racial plus que proprement religieux, astrologues ou non, nous percevions des dimensions compl�mentaires sinon incompatibles.

A partir d�un tel constat, nous parvenions enfin � toucher du doigt, ph�nom�nologiquement, une diff�rence qui sous tendait les seules appartenances socioculturelles plus qu�elle n��tait constitu�e par elles.

Si nous appliquons de telles grilles de lecture, nous comprenons ce que les uns et les autres tendent � minimiser et � relativiser. Pour les �spatiaux�, il est bien difficile de croire que le temps humain soit structur� autrement que par le cycle des saisons, qu�il y a des choses qui ne conviennent pas � une phase donn�e, tant ces gens l� sont branch�s sur le d�coupage spatial, qui leur semble tellement plus r�el que tous les cycles du monde lesquels n�auraient que tr�s peu d�incidence sur ces structures basiques que sont les constantes de caract�re. Pour les �temporels�, la notion d�individu appara�t comme un artefact, une exag�ration, une enflure ne r�sistant pas au cours de l�Histoire. On aura compris que chaque camp voit midi � sa porte et relativise les valeurs de l�adversaire. Dialectique espace/temps qui implique deux regards distincts et qui n�est pas sans rappeler l�alternative entre quanta et m�canique ondulatoire, c�est � dire que c�est l�un ou l�autre mais pas les deux � la fois.

Certes, le �spatial� pr�tend savoir ce que c�est que le temps et le �temporel� ce que c�est que l�espace mais en pratique, c�est bien la portion congrue. On spatialise le temps ou on temporise l�espace car on ne peut totalement �vacuer l�autre membre de l��quation.

Les Juifs seraient ainsi les b�tisseurs du temps face aux b�tisseurs de l�espace, plus aptes � percer les secrets de l�Histoire tant pass�e qu�� venir, � respecter la sp�cificit� d�une �poque donn�e sans tout �craser ou m�langer, en une sorte de bouillie anachronique. Ce peuple de proph�tes prendrait les alternances de phase au s�rieux, se projetterait sur un avenir � long terme sans se r�fugier jamais dans la lin�arit�, mais cela se ferait aux d�pends des autres hommes, vagues silhouettes, dont les pr�occupations ne sauraient faire obstacle au sens de l�Histoire. N�est-ce pas ce qui se passe au niveau des relations isra�lo-arabes?

Les Juifs seraient le peuple d�un seul dieu, le dieu du temps, Chronos, le Saturne latin qui est attribu� � une plan�te, l�unicit� �tant avant tout un signe d�un d�coupage dans la dur�e. En face, les autres peuples, les goyim, les �gentils�, selon l�expression consacr�e, occuperaient le plan de l�espace, en mettant � contribution le maximum de plan�tes. C�est dire que la controverse sur monoth�isme et polyth�isme n�est pas pr�te de se terminer et qu�elle va m�me trouver un second souffle.

Il importe de comprendre les enjeux techniques et �pist�mologiques qui recouvrent et recoupent les enjeux th�ologiques et spirituels, ce qui conduit � faire de l�astrologie, en cette aube du XXIe si�cle, un savoir tr�s sensible et incontournable.

On savait d�j� que les astres avaient re�u des noms de dieux, on savait �galement que le mot �Ciel� d�signait en fait le monde divin tant monoth�iste que polyth�iste. Mais on ne comprenait pas la v�ritable signification d�un d�bat qui semble de nos jours - faussement - d�pass�, qu�il s�agisse d�ailleurs des astres ou des dieux.

C�est pourquoi il est urgent de comprendre que ce d�bat reste tout � fait actuel, qu�il conditionne notre rapport au monde: si chacun d�entre nous n�est v�ritablement capable d�appr�hender que le temps ou l�espace, on se rend compte � quel point nous sommes incomplets, ce qui fait �clater le concept m�me d�individu, �minemment syncr�tique, et qui se nourrit de faux semblants. Nous pr�tendons �tre une totalit�, en tant qu�individus, mais une partie de nous-m�me est factice.

Le Juif est gardien du temps, le non Juif gardien de l�espace et ils ne le sont pas par choix, mais par une disposition naturelle de l��tre. Au demeurant, la d�finition que nous proposons est plus souple qu�il peut sembler au premier abord: rien n�emp�che de qualifier telle personne de �juive� ou de �non juive� quand bien m�me le doute existerait sur son pedigree mais d�sormais on peut s�rieusement parler d�une philosophie juive et d�une philosophie non juive et r��crire l�Histoire de la Philosophie.

La philosophie juive - par del� toute dimension juda�que, c�est � dire se r�f�rant explicitement au fait juif - est d�essence monoth�iste en ce sens qu�elle refuse la dualit� spatiale, il n�y a qu�un Cr�ateur mais celui-ci peut se retirer, au septi�me jour, il n�y a qu�une Loi mais cette Loi pr�voit qu�au septi�me jour de la semaine, on entre dans un autre temps, celui du Shabbat. Il y a aussi un temps o� il faut suspendre les cultures agricoles.. Les exceptions se situent dans le temps, non dans l�espace. La pens�e juive nous montre � quel point les hommes sont semblables en faisant ressortir, comme le fait Freud, ce qui est r�current chez tous, avec notamment le complexe d�Oedipe qui est li� � un stade � franchir..

La philosophie non juive, pour sa part, per�oit des dualit�s, un manich�isme, le monde serait travers�, comme chez les Perses, par des forces contraires � le bien et le mal � alors que pour la pens�e juive, il faudrait d�passer ce clivage et le resituer, comme le fait Marx, dans une dialectique th�se/antith�se et d�passer les clivages de classes. En ce sens, le rejet du communisme serait un rejet de la pens�e juive.

L�astrologie traditionnelle, celle des 12 signes du zodiaque, nous appara�t d�s lors comme l�expression la plus marquante d�une pens�e non juive et, dans sa th�se, Patrice Guinard (L�astrologie, fondements , logique, et perspectives, Universit� Paris I, 1993) a montr� � quel point tout un pan de la philosophie allait dans le m�me sens, � savoir un besoin de d�couper le monde en cat�gories vou�es � cohabiter.

Mais l�astrologie que Guinard pr�conise reste �minemment syncr�tique, c�est � dire qu�il n��vacue pas pour autant la dimension du temps et d�fend l�id�e que chaque plan�te est aussi porteuse de changement dans son rapport dynamique avec le th�me natal. L�astrologie qu�il endosse est multiple quant � ses acteurs plan�taires mais chaque individu aurait son propre temps, ce qui correspond litt�ralement � une spatialisation du temps.

Or, pour une astrologie juive, il est clair, tout au contraire, que le temps s�impose � tous dans la simultan�it�, dans la synchronie, toutes distinctions confondues, la loi s�impose � tous, indistinctement, au m�me moment, ce qui implique de fait l��vacuation du th�me natal qui viendrait moduler le rapport au temps.

Guerre des astrologies qui ne fait que r�v�ler un conflit plus profond, celui du Juif et du non Juif, ce qui est somme toute normal et o� chacun veut faire basculer l�astrologie selon son sens. Pour notre part, nous ne contestons nullement l�existence d�une astrologie spatiale, que les travaux statistiques du Fran�ais Gauquelin (1929-1991) ont mis en �vidence (cf. notre �tude � la suite de ses Personnalit�s Plan�taires, Paris, Tr�daniel, 1992 et notre travail sur la Pens�e astrologique, in Histoire de l�Astrologie de J. Halbronn et S. Hutin, Paris, Artefact, 1986) cette distribution d�un certain nombre de plan�tes selon les orientations professionnelles. En revanche, nous n�acceptons pas que l�on se serve du zodiaque comme r�f�rentiel du th�me natal, mais seulement les �maisons�, sur la base du lieu et de l�heure de naissance, ce qu�a montr� pr�cis�ment Michel Gauquelin, � partir de 1955. Le Zodiaque est en effet une structure temporelle, permettant de baliser; sur l��cliptique, le parcours d�un astre privil�gi� qui, selon nous, est Saturne dont on dit qu�il a d�vor� ses enfants, c�est � dire les autres astres.

Dans ce mythe de Saturne/Kronos, nous prenons ainsi la mesure de cette opposition entre un dieu unique, le Temps (Kronos en grec signifie le temps) et le passage � une dimension spatiale exprim� par la multiplicit� de sa prog�niture qui veut �craser le temps, le ch�trer, ce que fera Jupiter � l�encontre de son p�re.

Saturne, l�astre le plus lent connu de l�Antiquit� dont les phases sont de sept ans, ce qui sous tendrait l�interpr�tation par Joseph l�H�breu du songe de Pharaon, concernant la succession des vaches grasses et des vaches maigres. Joseph, astrologue de cour, conduisant le souverain d�Egypte � comprendre que le temps n�est pas lin�aire mais comporte des hauts et des bas. Certes, dans la Bible, est- il question des douze tribus entre lesquelles se r�partirait le peuple juif mais il s�agit l� selon nous d�un aspect syncr�tique et parasite qui n�a jamais rempli de fonction pr�cise.

 

 

Tant que les Juifs n�ont pas d�montr� qu�ils avaient un r�le �minent � jouer, ils risquent soit l�assimilation, soit l�extermination. Soit, une forme de n�gationisme leur dispute tout droit � une diff�rence radicale, ils ne seraient qu�un peuple parmi bien d�autres, soit, on les identifie aux forces du mal � an�antir, selon une forme de diabolisation typique de la pens�e non juive.

Le christianisme est-il r�ellement un monoth�isme? On peut en douter. La dimension multiple y est flagrante, le P�re, le Fils mais aussi la Vierge, m�re immacul�e de J�sus. Et si le P�re �tait Kronos sacrifiant son Fils, une autre fa�on de le d�vorer, tout comme Abraham fut amen� � conduire Isaac sur l�autel, quand bien m�me serait-il sauv� in extremis....Et dans l��vangile, J�sus survit � la crucifixion tout comme Jupiter �chappe � la d�voration de Saturne.

D�cid�ment, ni l�astrologie, ni la mythologie ne peuvent �tre �vacu�es si l�on veut comprendre cette civilisation jud�o-chr�tienne qui, pr�cis�ment, marie le Temps et l�Espace.

 

Jacques Halbronn, Paris le 20/10/01

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