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La campagne électorale française fut entièrement centrée sur la question très mythique de l’insécurité. Aux USA, depuis l’attentat du 11 septembre 2001, les caciques propagandistes d’une croisade pour défendre les valeurs de la liberté ont pris le dessus. Au nom de nos idéaux les plus essentiels, nous autres peuples occidentaux allons devenir complices d’une extermination progressive de toute différence.
Il nous faut cependant tenter d’y
voir clair et de nous donner l’occasion d’étendre la réflexion au-delà des
frontières étroites de la province France en nous engageant sur un terrain plus
global, celui des grands thèmes moraux de la civilisation dite occidentale. En
fait il ne s’agit plus là de l’Occident seul mais aussi du Japon, de la Corée,
des centres urbains, d’Amérique Latine, etc. Il s’agirait plutôt donc d’une
culture qui accompagne l’installation
de l’économie libérale.
La campagne de l’élection présidentielle française et
l’installation d’un nouveau gouvernement nous servent d’exemple significatif
sur la manière dont une rumeur se propage sur un terrain à forte tonalité
émotionnelle.
Exemplaire car elle nous montre combien les courants
politiques, mais aussi intellectuels, se font piéger à ce jeu de l’émotionnel,
dévoilant leur absence de distance et, par voie de conséquence, leur incapacité
à se référer à un projet global. Lequel, pourrait, pourquoi pas, englober les
faits de violences, les artefacts d’insécurité dans une réflexion plus vaste.
C’est ce que Lionel Jospin semble avoir voulu faire. Il lui manquait cependant les clefs d’un projet susceptible de servir d’appui à une vision plus large de l’avenir… Et pour cause, l’intelligentsia n’est pas prête à admettre d’autres idées que celles de sa tribu. C’est aussi pourquoi, il fut jugé si terne ! Il ne fit pas rêver. Il n’y aura pour lui que des regrets ! On reste dans l’émotion.
Pour une fois l’exemple français n’est pas exceptionnel,
nous voyons chez nous naître un mouvement qui s’étend de plus en plus aux pays
d’économie libérale.
Il a beaucoup été question « d’insécurité » et
d’une atteinte portée aux libertés. Jacques Chirac est même allé jusqu’à
invoquer le besoin de restaurer « l’autorité de l’État ». Voilà qui
est très fort, nous avions déjà entendu ces discours pathétiques moult fois
mais c’était durant des coups d’État en Amérique du Sud ou en Afrique… Personne
n’a relevé ! Serions-nous en danger ? Quelle grande menace pèse sur
nos vies ? Qui soit si imposante qu’il faille mobiliser toutes les forces
d’un peuple pour lutter contre elle. À l’évidence on joue sur le registre
émotif et quand l’on s’adresse ainsi à des foules il est à craindre que de
vieux monstres ne s’éveillent.
Efforçons-nous de ne pas penser que le Président français
crie aux loups pour détourner l’attention sur ses propres méfaits. Et quand son
lieutenant Nicolas Sarkozy – chantre du frappé efficace – affirme
solennellement « qu’il ne faut plus d’impunité », on dresse
l’oreille. De qui parle-t-il ?
« Restaurer » ! Tel est le mot qui retiendra
notre attention car il résonne étrangement en écho avec ceux d’une attente
eschatologique : la restauration d’un ordre nouveau et d’une délivrance du
joug de la tyrannie – ici celle de l’insécurité.
Insécurité ! Voilà un autre mot étrange qui trouve
aussi une lointaine parenté dans l’histoire des peurs en Occident. Il ne fut
question ni de délinquance ni de violence mais d’insécurité. Comme si la
Sécurité devenait un des principes fondamentaux de la République et, par
extension de la Démocratie. Une révolution morale serait-elle en voie
d’accomplissement, qui érigerait la Sécurité au même rang que Liberté – Égalité
– Fraternité ? Ou bien ne s’agirait-il que de substituer La Sécurité aux
autres. Jacques Chirac qui, durant sa campagne d’entre deux tours, réduisit la
notion de Liberté en la liant au « rétablissement de l’autorité de
l’État » semble le suggérer.
Tout semble annoncer qu’un ennemi guette à l’intérieur… La
structure même du nouveau gouvernement le laisse à penser. Le Ministère de
l’Intérieur devient celui de la sécurité intérieure et des libertés locales, se
substituant même – dans ses décisions récentes - au Ministère de la Justice.
Cependant que la conduite des armées est déléguée à Michèle Alliot-Marie, dont
on sait que le président lui céda la conduite des affaires du parti du
président pendant que ce dernier occupait la fonction suprême. C’est dire la
place symbolique qui lui est laissée là. Voilà qui est logique car les armées
européennes agissent sous l’égide d’un gendarme mondial, dont la pax america
doit régner sur la planète entière comme un flambeau universel éclairant le
monde.
Le mot même d’insécurité englobe plusieurs notions
importantes.
¾ Tout d’abord il concerne bien sûr la violence au quotidien, les actes d’incivilité, la délinquance primaire et la délinquance organisée – lesquelles sont présentées comme naturellement liées.
¾ L’insécurité évoque également cet état intérieur que connaissent beaucoup de citoyens français et européens devant la mondialisation, le chômage, les délocalisations, le manque de repères dans un monde mouvant et incertain auquel rien ne les a préparés – ce qui signe d’emblée la faillite du système éducatif et de l’information…
¾ Ce mot touche également les représentations que l’on se fait de l’avenir : les retraites, la place de chacun au sein d’une Nation ou, plus prosaïquement, de « ma cité ».
¾ Il renvoie également à une autre forme de quête beaucoup plus intime, celle du corps et donc des atteintes dues à la maladie – c’est un point que d’aucuns oublient… Une angoisse est toujours diffuse et c’est pour cela qu’elle a besoin d’être nommée.
Voilà donc un mot, simple, direct qui parle à plusieurs
niveaux de nos vies quotidiennes. Mais il ne prend de sens qu’à travers des
systèmes de représentation, des images et donc de l’émotionnel.
Il n’existe derrière une expression aussi redoutable aucune
notion rationnelle, qui soit « instruite » au sens où des arguments
seraient posés pour étayer les discours, justifier des mesures concrètes qui
seraient alors inscrites au sein d’un projet de société. Au lieu de cela
l’émotivité est érigée en principe de gouvernement et ce sans qu’aucune
justification soit donnée autre que ces arguments qui signent un retour à des
réflexes d’ordre archaïque :
« Nous avons peur et cette peur vient de la turbulence
des ces jeunes – dont beaucoup sont des enfants d’immigrés – qui ne respectent
plus aucune règle, aucune morale. Certes, nous ne pouvons plus graisser nos
guillotines, alors enfermons les et nous retrouverons enfin la
paix ! »
Par ses vertus agglutinantes le mot regroupe des peurs
fondamentales de nos sociétés, lesquelles découlent de tout autre chose que de
la violence incivile de quelques turbulents et les solutions que l’on prétend y
apporter doivent être simples, efficaces et immédiatement réalisables. On fait
d’une réalité complexe un problème social simple auquel on applique des
solutions simples… on passe du politique au registre du mythe, voire de la
rumeur. On laissera le temps assumer une telle imposture. On pratiquait déjà cet
exercice depuis longtemps en matière budgétaire, avec des objets physiques, on
le fait là avec des citoyens, des enfants, etc. On crée ainsi un très fâcheux
précédent, celui d’une exception à la notion d’égalité devant la loi.
Pour spectaculaires qu’elles soient, ces mesures n’auront
jamais l’efficacité qu’on leur prédit. À l’émotivité comme règle de
gouvernement, s’adjoint un complément indispensable : un remède divin, de
vertu religieuse, l’exorcisme. La Démocratie, en France, est menacée par un mal
bien plus pervers que n’aurait pu l’être J.-M. Le Pen : la théocratie. Et
c’est pourquoi il n’est plus question d’Égalité ni de Fraternité – même face à
Le Pen ce principe ne fut jamais évoqué. S’il s’agit d’éradiquer la peur, ce
trouble né d’un sentiment diffus d’insécurité qui laisse penser que la
cohérence fondamentale de notre vie est menacée, face aux sombres nuages du
Chaos qui menace, il n’est pas d’autre réponse que d’éradiquer toute forme
d’hérésie. Simplement, comme ça, car la foi dicte les conduites !
L’Histoire ne dément pas nos propos,
bien au contraire. Nos cultures ont traversé des zones au cours desquelles aux
gouvernements rationnels se sont substituées des formes théocratiques de
« gouvernance » – terme issu du management d’entreprise.
Ainsi durant les périodes
troubles de la fin de l’Empire romain d’Occident, « l'univers fut aux
mains de puissances maléfiques et tyranniques ». Sous cette dictature le
peuple était humilié, sans ressource. Et c’est grâce à l’avènement d'une sorte
de communisme où tout appartiendrait à tous que la sécurité était sensée
revenir par l'anéantissement du monstre.
Pour d’autres, prophètes en leur pays, le mal pouvait être
définitivement vaincu par un retour sans faille à la foi primitive, aux choses
de la nature.
L’examen attentif de ces tranches d’histoire nous montre que
le messianisme des pauvres désorientés émerge là où il y existe une
surpopulation subissant un processus de rapide changement économique et social
avec un fossé s'agrandissant entre riches et pauvres. Et les foules se sont
souvent embrasées sous la conduite d’exaltés qui promettait un royaume de
rédemption, un rétablissement radical du bonheur, l’abolition totale des
craintes de chacun.. Elles ne se sont jamais mises en mouvement sans laisser
d’épaisses traces de sang derrière elles.
La droite extrême a de longtemps récupéré à son compte des
slogans fondés sur le renouvellement de la vie – « Ordre nouveau » –
sur la victoire de l’ordre face au Chaos, sur la réhabilitation des valeurs
fondamentales de la Nature. C’est pourquoi le retour au naturel et le
rétablissement de la sécurité sont, en soi, porteurs d’un sens équivoque qui ne
peut s’ériger en projet politique que sur la base d’une solide réflexion.
La gauche extrême, dite à tort progressiste, a toujours usé
de l’artifice d’une croyance en la venue d’un communisme fondamental qui
abolirait toutes les inégalités. Et cette utopie ne peut advenir que la par la
prise du pouvoir par les « travailleurs ».
Ces deux formes de croyance, trop sommairement présentées par des groupes repliés sur eux-mêmes, incapable d’adopter des stratégies pertinentes, s’incarnent subtilement en un communicateur de talent et rusé qui reprend à son compte un terme propre au discours d’entreprise : « la gouvernance », nouvelle bien sûr, comme substitut au « management ». Silvio Bersluconi, à sa manière un peu brutale de vouloir gérer l’Italie comme une entreprise, a manqué d’un communicateur de talent. Jacques Chirac l’a trouvé. Les mots sont élégamment maquillés, arrondis, sans aspérité, capables de flatter l’identification d’un public lettré, mais les contenus sont les mêmes. À la place d’un gouvernement coercitif – de type franquiste ou communiste, nous aurons une gouvernance par la ruse, par l’effacement de la mémoire et par le détournement – c’est ce qui se passe aussi aux USA. Mais plus encore, là où certains mots peuvent choquer, nos communicateurs savent développer des arguments qui s’inscrivent dans cette stratégie de déplacement des valeurs rationnelles vers le sectarisme le plus redoutable, celui d’une idéologie qui ne s’avoue pas.
N’oublions pas que le thème de l’insécurité est indissociable d’un autre très commun dans l’histoire, celui de l’ordre – souvent nouveau. Bush, depuis déjà plus d’un an, s’est emparé de ce thème sans cacher ses intentions profondes : prendre le pouvoir afin d’élargir le champ d’extension des économies libérales, nord américaines bien sûr. Nous voilà à devoir envisager une trilogie : Ordre-Sécurité-Pouvoir. Voilà pour une longue méditation.
Nous voyons qu’en France déjà le combat contre le chaos est engagé et contre les soldats du désordre, les prostituées, les « coureurs de rue », les étrangers… Aux USA, c’est déjà fait, en moins subtil.
Relisons l’Histoire, relisons les mythes et légende et nous avons quelque chance d’apprendre ce qui nous attend.
Si au XIIe siècle, le Comte Baudouin – un célèbre
faux prophète – avait eu un publiciste comme propagandiste, il n’eut pas été
pendu !
La France, disions-nous est porteuse d’exemples, ceux des
idéaux de la Révolution et de la Convention des droits de l’Homme. Dans cette
période qui s’ouvre, gageons que les dirigeants français seront observés avec
attention par leurs partenaires européens. Et si cet artifice aveugle qui
consiste à boucler les jeunes délinquants pour recouvrer l’Ordre public diffuse
ses nuages d’illusions, alors les valeurs de la Démocratie seront menacées et
pour longtemps. Nous nous engagerons alors dans un tunnel de passions et de
déchaînements séditieux qui seront les réponses des uns – jeunes, exclus du
champs social, mais aussi tous ceux qui sont porteurs de création – à
l’arrogance des autres.
Illel Kieser Ibn ‘l Baz – Toulouse le 20/08/2002
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