Robert-Guy Scully�: Francine McKenzie, la premi�re fois que nous vous avons contact�e en vue de cet entretien et que vous avez accept� notre invitation, vous �tiez, comme disent les sp�cialistes, en ��r�mission��.
Francine McKenzie�: Pas exactement. On venait de diagnostiquer un retour de la maladie. Donc, j’avais une rechute. Mais je me disais que j’�tais plut�t en route vers une deuxi�me r�mission. H�las�! un �l�ment nouveau est intervenu. Non seulement je ne vais pas vers la r�mission mais - je viens juste de I’apprendre - je suis atteinte d’un deuxi�me cancer qui est de nature diff�rente du premier. Les deux semblent se partager l’activit�, ce qui complique consid�rablement la th�rapie � envisager.
R.-G.S.�: Le premier �tait un cancer du sein�?
F.M.��: Oui, avec des m�tastases dans les os.
R.-G.S.�: Il avait donc d�j� progress�?
F.M.�: II a �t� diagnostiqu� tr�s tard, en effet. Tellement que les m�decins �taient �tonn�s que j’accepte les traitements.
R.-G.S.�: Et comment avez-vous r�agi�?
F.M.��: �coutez, je n’ai pas h�sit� du tout devant les traitements, m�me si je voyais que les m�decins eux-m�mes �taient tr�s sceptiques. J’ai r�agi, je dois dire, de fa�on tr�s instinctive. Je sentais le besoin de consid�rer la situation s�rieusement, c’est-�-dire jusque dans ses implications. Et la premi�re implication, je crois, avec cette maladie qui a encore la r�putation d’�tre funeste, c’est de se pr�parer � mourir. Pendant trois mois, je suis quand m�me rest�e compl�tement d�chir�e entre, d’une part, ma volont�, presque ma d�cision d’en sortir et, d’autre part, mon d�sir de ne pas vivre ma mort dans la distraction. Je voulais approfondir cette chose qui finalement est tr�s naturelle et malgr� tout tr�s p�nible, et je pense avoir accompli cette d�marche, avoir apprivois� la mort, avec ce qu’elle entra�ne. � telle enseigne que je ne pourrais pas recommencer. Il me semble que c’est une d�marche d�j� faite, d�j� inscrite dans mon curriculum vitae, si vous voulez.
R.-G.S.�: Mais, au tout d�part, il y a eu chez vous une forte volont� de vaincre. Vous le dites dans votre journal dont j’ai lu quelques extraits.
F.M.��: Oui, mais ce qui me tenait par-dessus tout, je crois, ce n’�tait pas, pour moi, le fait de vivre. Pourtant, je pense que j’�tais alors en pleine possession de mes moyens, ou que j’avais un peu perdu de ces inqui�tudes que l’on a quand on est plus jeune. Je retrouvais une certaine coh�rence. J’�tais aussi beaucoup plus � la recherche du sens. Nous vivons dans une soci�t� largement insens�e, je trouve, et j’avais �t� tr�s marqu�e par �a. Et, fort �trangement, le fait de voir une fin, la fin de cela, personnellement me concernant, n’a pas �t� dramatique. Ce qui l’a �t� beaucoup plus, c’�tait le fait d’avoir des enfants et d’avoir un mari. Je suis tr�s attach�e � ces trois hommes dont l’un �tait un petit bonhomme � l’�poque, de dix ans seulement, et �a c’�tait la chose la plus p�nible pour moi. Je dois dire que cela a constitu� ma raison de lutter.
R.-G.S.�: Dans cette lutte, vous �tes-vous appuy�e sur la science m�dicale ou au contraire sur la conviction psychologique que vous alliez gagner�?
F.M.�: Pour ce qui est de la conviction..., j’avais un doute. Je crois que j’essayais de me duper. Je n’avais pas la t�m�rit� d’affirmer�: ��Je vais gu�rir��. En m�me temps, j’avais une grande volont� de m’en sortir. Je n’ai pas refus� ce que l’instinct me dictait � ce moment-l�. La maladie nous met dans une situation d’�coute, m�me quand on a tendance � �tre un petit peu intellectuelle, comme j’avais l’habitude de l’�tre, et de tout rationaliser. On devient beaucoup plus poreux aux �motions et � ce que les choses repr�sentent globalement, � leur c�t� humain. Et j’ai beaucoup mis� sur la science m�dicale. Je suis devenue tr�s avide de lecture, de tout ce que je pouvais trouver sur le sujet, de tout ce qui aussi m’aiderait � comprendre ce qui arrivait.
En y r�fl�chissant, j’en suis venue � la conclusion que, finalement, le cancer est probablement une maladie de l’�me. C’est sans doute une h�r�sie que de dire cela et certains oncologues doivent rigoler en m’�coutant, mais c’est ce que je pense. Et plus j’accumule de contacts avec des personnes qui en ont �t� frapp�es, plus j’en suis convaincue. Le cancer est tellement r�pandu actuellement, dans les pays occidentaux notamment, que je me demande s’il n’est pas comme une esp�ce de maladie de transition pour l’�tre humain qui essaie de s’adapter � un environnement en mutation. Expos� � toutes ces pollutions, ces produits et ces stimuli nouveaux, l’humain doit r�agir. Et je me dis�: est-ce que le cancer n’est pas en va-et-vient, est- ce qu’il ne nous visite pas�? Mais, pour s’arr�ter, il lui faut un bon terreau, une terre favorable. L’hypoth�se que je ferais facilement, c’est qu’il s’installe chez les personnes qui ont une vuln�rabilit� de l’�me caus�e par exemple par un choc psychologique. Je dois dire que c’�tait mon cas�: avant que l’on diagnostique la maladie, j’avais eu une dure �preuve. Dans ces moments-l�, je crois que le cancer a de l’emprise et qu’il se manifeste ensuite physiquement, en allant se loger l� o� l’on est fragile. Mai, j’avais eu un grave accident d’auto �tant jeune, qui avait ab�m� mon squelette, si je puis dire, et il est int�ressant de constater que c’est dans les os que les m�tastases se sont pr�cipit�es.
R.-G.S.�: Donc vous pensez que finalement le cancer nous habite tous. Tout d�pend des circonstances de notre vie et de la force de l’�me pour d�terminer si oui ou non il va prendre racine.
F.M.�: Je crois qu’on le fr�quente, je crois qu’on flirte avec, jusqu’� un certain point. Maintenant, je laisse aux scientifiques le soin de me r�futer l�-dessus, mais ce serait mon interpr�tation.
R.-G.S.�: D’ailleurs les scientifiques eux-m�mes, souvent, sans pouvoir le d�montrer ou le quantifier, vous disent que l’ingr�dient fonda mental dans les r�missions c’est la confiance et la volont� des patients de s’en sortir. Mais, globalement, quelle impression avez-vous eue des oncologues, vous gui en avez fr�quent� plusieurs � la faveur des traitements�?
F.M.�: Je dois dire que j’ai trouv� tr�s p�nible, dans la premi�re �tape de ma maladie, d’�tre soign�e par une �quipe de m�decins. De sorte qu’en onze traitements de chimioth�rapie, j’ai vu neuf m�decins diff�rents, toujours pour des entrevues tr�s tr�s courtes. Le contact humain, je l’avais surtout avec les techniciennes qui administraient la ��chimio��, �tant donn� que le traitement par intraveineuse est long � recevoir. J’estimais assez dangereux sur le plan scientifique, et sur le plan humain �galement, cette technique de l’�quipe, parce que chacun me disait que le cancer du sein est une maladie fort variable et qu’il y en a presque autant qu’il y a de malades. Et je me disais � ce moment-l�: est-ce que �a ne vaudrait pas la peine de s’arr�ter un peu � celle qui en est atteinte pour voir comment elle vit, quelles sont les th�rapies qu’elle se trouve, quelles sont ses conditions de vie, ses chocs, ses �preuves, ce qu’elle traverse, dans quelle atmosph�re elle traverse cela... Bien que, par ailleurs, je les comprenne de faire la rotation des patientes, car ce n’est pas tr�s dr�le de devoir suivre toujours le m�me cort�ge qui s’en va la plupart du temps au cimeti�re. Tandis qu’avec la rotation, les m�decins ont des chances, sur le lot, d’assister � des cas de r�mission ou de gu�rison, d’avoir des gratifications.
R.-G.S.�: Donc vous auriez pr�f�r� en tout cas qu’un seul m�decin fasse le lien...
F.M.�: C’est ce que je connais actuellement et je trouve que c’est infiniment pr�f�rable. M�me si ce pauvre m�decin je le plains. Je vois bien que, dans mon cas, la m�decine a mal � la science, si vous voulez. �tant donn� l’existence de deux cancers diff�rents, on est... on est vraiment presque accul�s au pied du mur en ce qui concerne la th�rapie.
R.-G.S.�: Et vous pensez que si les m�decins se regroupent en �quipe, ce n’est pas par exigence scientifique, mais bien parce que, comme vous dites, humainement, pour eux, la t�che de traiter, et peut-�tre de trop pr�s, un seul patient serait �crasante, parce qu’ils s’y attacheraient�?
F.M.�: �a, c’est la partie inconsciente. Consciemment, ils le font pour des raisons scientifiques et sans doute parce qu’ils peuvent mieux mesurer les effets de la pharmacop�e et des traitements qu’ils utilisent en �changeant et en comparant. Il y a sans doute l� une valeur scientifique. Mais je reste persuad�e qu’une saisie globale du patient par un th�rapeute qui s’y adonne et qui a le temps de le faire serait aussi tr�s profitable.
R.-G.S.�: Vous avez parl� de ��maladie de l’�me��. Certaines techniques comme l’imagerie mentale - visualiser la maladie dans son corps, se dire qu’on va la vaincre - sont pr�n�es par les m�decins et par d’autres professionnels de la sant�. Ces techniques-l� vous paraissent-elles d’un certain secours�?
F.M.��: Elles le sont probablement. Moi je les ai pratiqu�es d’instinct et je n’avais pas lu que �a pouvait �tre int�ressant. Ce qui m’avait beaucoup frapp�e dans les lectures que j’avais faites (dans un entrefilet du New York Times, je crois, � l’occasion d’un congr�s de neurologues), c’est qu’on avait identifi� une hormone du cerveau qui est s�cr�t�e lorsqu’il y a une grande d�termination chez le sujet. � partir de l�, j ai �t� emb�t�e�; je me demandais ce que je pourrais bien faire pour stimuler la s�cr�tion de cette hormone-l�. On lui pr�tait, entre autres, la propri�t� de renforcer le syst�me immunitaire et donc d’agir sur les globules blancs, ce qui est tr�s important puisque le cancer est une maladie du syst�me immunitaire.
R.-G.S.�: Et quand votre r�mission approchait, aviez-vous l’impression d’�tre sur une pente montante, gr�ce � cela�?
F.M.�: Oui. Et je crois que la visualisation de moi-m�me... C’est-�-dire que je me suis d’abord �croul�e. J’�tais souffrante depuis deux ou trois mois, j’avais de gros maux de dos. Quand je me suis �croul�e, on a d� me transporter en ambulance � l’h�pital et je croyais � ce moment-l� avant qu’on d�couvre ce que j’avais que j’avais une fracture de la colonne, que j’avais souffert trop longtemps et que j’aurais d� agir, �tre moins n�gligente. J’ai d’abord �t� grabataire et je pense que le fait de se voir dans le lit, incapable de bouger, puis ensuite de se voir passer au fauteuil roulant, passer A la marchette, passer � la canne, c’est tr�s gratifiant. C’est de nature � donner confiance � quelqu’un et c’est un peu comme les marches de l’escalier qui conduisent � la r�mission.
R.-G.S.�: Et c’est � ce moment-l� que vous avez d�cid� de ne pas abandonner vos fonctions, gui sont tr�s exigeantes�?
F.M.�: Je ne les ai jamais abandonn�es. Je crois m�me avoir travaill� le matin o� on m’a op�r�e (rire), �tant donn� que je n’avais eu qu’une narcose et que je n’avais pas voulu �tre endormie. Je crois avoir continu� chaque jour. Et gr�ce � l’�quipe exceptionnelle que j’ai au Conseil du statut de la femme, je pouvais �tre en pleine confiance professionnellement. On m’apportait le courrier quotidiennement, je t�l�phonais, je jouais le tour aux m�dias de donner des entrevues depuis mon lit sans qu’on le soup�onne... � mon avis, c’est tr�s important de ne pas cesser ses activit�s et de garder ses centres d’int�r�t, les choses qui nous tiennent � c�ur aussi.
R.-G.S.�: Parfois, on ne veut pas cesser ses activit�s pour que l’entourage ne sache pas, mais ce n’est pas votre cas puisque vous en parlez ici...
F.M.�: Je l’ai gard� secret tr�s longtemps et finalement c’est devenu un secret de Polichinelle, les m�dias en ont parl�. Mais quand m�me, je ne l’ai pas r�v�l�.
R.-G.S.�: Mais s’il y avait eu moyen, l’auriez-vous conserv� ce secret�?
F.M.�: Je crois, oui.
R.-G.S.�: Croyez-vous que la curiosit� malsaine l’emporte sur la solidarit� quand on parle de �a, que la dignit� du malade est menac�e�?
F.M.��: Oui, j’ai toujours un peu de mal � I’exhibitionnisme, je suis plut�t du c�t� du myst�re ou du secret. Cependant, � partir du moment o� cela s’est �bruit�, j’ai estim� aussi, forte de la r�mission, qu’il �tait important que je le dise parce que j’avais un message d’espoir � apporter aux autres femmes qui en sont atteintes.
R.-G.S.�: Et quand le second cancer a �t� diagnostiqu�, avez-vous commenc� � changer de point de vue�?
F.M.�: Oui, c’est tr�s r�cent et je dois vous dire que... je suis perdue, actuellement. Je n’ai pas de vision claire de la chose, je suis... d�sempar�e. Et j’estime que c’est une extravagance dont j’aurais pu faire l’�conomie. �a complique la t�che consid�rablement et on ne m’a pas encore fait miroiter de solution.
R.-G.S.�: Et votre famille�? Elle vous a suivie tout au long et vous disiez que, essentiellement, votre premi�re raison de lutter c’�tait votre jeune fils...
F.M.�: Et �a le demeure. Il y a des choses qui me tiennent � c�ur et le fait de traverser cela fait �merger l’essentiel. Les d�tails s’estompent et on arrive � un ordonnancement de ce qui compte le plus dans la vie tr�s rapidement. On se d�couvre un talent pour �a.
R.-G.S.�: Socialement, on sait que le cancer, pendant un temps, a fait tr�s peur, un peu comme le sida aujourd’hui. Le pr�sident Nixon, il y a d�j� presque une g�n�ration, avait dit�: ��Je d�clare la guerre au cancer aux �tats-Unis, j’injecte des fonds��. Mais cette guerre n’a pas �t� gagn�e. Croyez-vous que si on utilisait ces fonds-l�, on vaincrait�?
F.M.��: Si on les utilisait surtout dans le d�pistage, oui, sur des techniques et des fa�ons de d�pister tr�s rapidement la pr�sence m�me de cellules avant que des tumeurs se forment (au moyen de prises de sang, ou de choses simples), il me semble qu’on arriverait � des solutions int�ressantes. A ce moment-l�, an pourrait songer aussi � des m�thodes de th�rapie un peu moins sauvages et beaucoup plus s�lectives, beaucoup plus fines que celle de la chimioth�rapie.
R.-G.S.�: Votre conseil aux femmes serait donc d’�tre encore plus vigilantes quelles ne le sont maintenant�?
F.M.��: Oui. Et je donnerai aussi mon conseil � l’�tat (c’est d’ailleurs la fonction m�me du Conseil du statut de la femme que de conseiller le gouvernement), ce serait de ne pas l�siner sur les fonds devant �tre assign�s � la recherche sur le d�pistage. Cela me semble �tre un tr�s bon calcul, et beaucoup plus �conomique que tout l’arsenal oncologique qui est mis en place aujourd’hui et qui co�te une fortune.
R.-G.S.�: N’y aurait-il pas, �galement, des recommandations � faire sur la fa�on int�rieure de mener sa vie�? Selon vous, les gens ne se pr�parent-ils pas des maladies simplement en n�gligeant trop leur �quilibre intime�?
F.M.�: Refouler beaucoup d’�motions, ne pas �couter son corps ni sa fatigue, ne jamais apprendre � g�rer son stress�: voil� autant d’attitudes qui peuvent nous conduire au cancer. Je dois dire, � mon sujet, qu’autrefois j’avais l’habitude de faire des blagues quand je rencontrais des gens pr�occup�s par de nouvelles recettes psychologiques, de nouvelles techniques. Dieu sait s’il y a eu abus, aussi, du c�t� des psys�! Donc, j’�tais tr�s m�fiante et je disais chaque fois en riant�: ��Je n’�coute pas votre recette parce que, de toute fa�on, je n’aurai pas le temps de l’appliquer. Se changer, �a demande beaucoup de temps.�� Reste qu’il y a s�rement un moyen terme � trouver, sans d�velopper une esp�ce de nombrilisme ou sans tomber dans un culte du corps, comme on l’a vu dans Le d�clin de l’empire am�ricain, au point o� cela frise le loufoque. Il y a quand m�me un �quilibre � conserver. On a probablement tort de ne jamais s’�couter, finalement, et de toujours marcher sur son �me.
R.-G.S.�: Et quand vous dites que vous avez fait une r�flexion sur la mort et que cela vous a conduite � une certaine s�r�nit�, qu’est-ce que vous voulez dire�?
F.M.�: Eh bien... je crois � une certaine s�r�nit�. Avec un regret aussi. Avec le regret de peut-�tre ne pas avoir eu le temps de progresser, je dirais de progresser... dans le sens du sens des choses (m�me si �a a l’air redondant, c’est ce que je veux dire finalement). Je commen�ais seulement � voir un petit peu de lumi�re.